Mis en avant

dans la vie d’une autiste

Photo @Thierry.Vaye

Be yourself; Everyone else is already taken.

— Oscar Wilde.

Ceci est un état d’âme. Ceci est un état de fait : je suis autiste. Ce blog à pour but de partager les pensées, les difficultés, joies et efforts que je traverse.

Je ne vous révélerai pas mon identité, car je pourrais être n’importe qui autour de vous. Je suis une autiste invisible, et j’en souffre.

Mes peurs

Je suis pétrie de peurs, d’angoisses, de doute. Je ne suis que ça, qu’interrogations, remises en question. Mais je suis toute autre à la fois. En moi, sommeillent et s’éveillent, tour à tour, le doute le plus glaçant et l’intuition la plus merveilleuse. Combat de coqs, c’est à qui gagnera la partie pour, temporairement, prendre les manettes de ma tour de contrôle émotionnelle.  En parlant de contrôle, il y aurait un paquet à en dire. Tantôt anorexique, tantôt boulimique, j’en connais un rayon, du contrôle. Mon corps et moi jouons chaque jour un jeu de hasard pour savoir qui l’emportera. Mangera, mangera pas ? C’est à celui qui s’imposera, entre corps flasque et gourmand, esprit strict et contrôlant.

Je suis mes peurs car elles m’habitent, me façonnent, m’habillent et me recouvrent toute entière. Elles font partie intégrante de ma personnalité, du moins c’est ce que j’ai longtemps cru mordicus. Elles et moi, moi et elles, une seule entité pour une avancée dans la vie à tâtons, dans l’obscurité la plus totale, au milieu de mille et un pièges à éviter. Souvent, je suis tombée et j’ai cru que c’était mérité. Parce que cette voix intérieure m’avait bien dit de ne pas m’aventurer hors de mon pré carré. Satanée voix. Satanée moi. Elle semble toujours savoir où se trouve le danger : là, tout près, si l’on s’aventure trop loin, trop haut, trop profond. Culpabilité d’avoir fait un choix, le mauvais : ne pas écouter ou accorder de crédit à cette vois en moi. Petite enfant guidée par ses peurs, ses angoisses et ses doutes. Petite enfant pétrie d’incertitudes, de mal-être, de désamour de soi.

Mes peurs ? Elles s’appellent rejet, abandon, humiliation et solitude. Autant d’écueils qui m’ont conduite irrémédiablement à ne pas bouger d’un pouce, à préférer le statu quo au chamboule-tout, même si rien n’allait, même si tout s’effondrait autour et en moi.

Haut les mains, personne ne bouge ! « C’est pas moi, c’est mes peurs. » Ce sont elles qui ont pris les commandes, elles qui ont dicté mes paroles et maitrisé mes actions. A vouloir éviter tout malheur, je n’ai fait qu’en attirer, et tout un paquet. L’eau qui croupit n’est jamais saine. Cette immobilité qui est la mienne m’a apporté beaucoup, beaucoup d’emmerdes. La non-reconnaissance de ma valeur ou de ma vraie nature, un job de merde que je déteste, des aventures sans lendemain ou si peu, là où j’étais en demande d’un amour inconditionnel. Là où je suis toujours en demande.

Mais de quoi ai-je peur, en définitive ? De moi, principalement. De ne pas entrer dans le moule, de faire tâche, d’embarrasser mon entourage. J’ai peur de mon originalité, mon excentricité, mon côté artiste paumée et journaliste dans la lune. Pas assez carrée, trop débordante des formes géométriques que l’on veut nous imposer. Anguleuse, je ne parviens à m’identifier dans aucune géométrie, à moins qu’elle soit variable. Je suis mes peurs, au sens où je les incarne autant que je me plie à leurs volontés. Je personnifie mes doutes, mes interrogations, mes « est-ce que j’ai bien fait ? » et « quelle conne, j’aurais du dire ça à ce moment-là, j’ai dû paraître stupide ».

Mon paysage intérieur est un champ de ruines, un labyrinthe, un terrain de bataille. J’y progresse les yeux bandés, les sens annihilés par des bruits trop stridents et une odeur âcre de déception. Tout en moi résonne de la nullité, si vous m’écoutez. Mais quelqu’un.e m’écoute-t-il/elle ou seulement m’entend ? J’ai la sensation d’évoluer seule au milieu de tous, sorte de saumon remontant le courant en bravant, non seulement, les éléments mais des hordes de brochets aux dents acérées.

Je suis mes peurs, elles sont ma personnalité, ma raison d’être et mes excuses. « Pardon, désolée ». Qu’est-ce que je peux répéter ces mots. J’apprends à les remplacer par des formules plus positives, à troquer le « je vous dérange ? » par un « est-ce que c’est un bon moment pour vous appeler ? ».

Je suis mes peurs. Elles ne sont pas extérieures mais intérieures à moi. Pas de phobie de clown, de monstre sous le lit ou dans le placard, pas de grand méchant loup. Quoi que. Mais moi, je me fais peur. Je suis ma peur. Comme lorsque je décide que tout est fini, que je n’irai pas plus loin, à tâtonner et m’écorcher les mains sur des ronces et des épines de roses. Ou lorsque j’ordonne à mon corps de m’obéir, sans broncher.

Je suis mes peurs, je les incarne, les infuse et les diffuse. Je suis celle qui les alimente, leur offre pain et vin sur un plateau d’argent telle une fidèle s’acquittant de son devoir pieux auprès des dieux. Je n’ai ni religion ni espoir, alors j’angoisse à chaque instant, pour chaque pas que je fais, tout mot que j’ose prononcer ou penser. Car oui, ce contrôle s’exerce aussi bien sur les actes que sur les pensées. Auto-censure permanente et implacable. Un petit professeur dans ma tête qui me juge et me note, sévèrement, à chaque instant. D’ailleurs les notes ne pourront pas augmenter puisque je suis nulle, alors à quoi bon ?

Je suis mes peurs. Elles m’appartiennent, entièrement. Elles sont ma propriété, mon identité. Elles ne reviennent qu’à moi puisque j’en suis l’instigatrice, la créatrice. Mes peurs sont moi, et vice versa.

Mon moteur, mes freins

Une vieille 2 chevaux bleu clair, sur le bord d’une route de campagne. Le moteur cahote une dernière fois avant de s’essouffler pour toujours. Titine vient de rendre l’âme. Ma Titine chérie. Ma compagnonne de route, mon fidèle moyen de locomotion, mon destrier à moi. Cette 2 chevaux magnifique et son moteur à bout de souffle m’ont portée, moi et mes idées folles, jusqu’ici et maintenant. Jusqu’à l’hôpital de jour et la maladie. Mais ne vous fiez pas aux apparences, Titine m’a vaillamment transportée durant 30 dures années. Ce n’est pas parce qu’elle vient de s’arrêter pour toujours sur une départementale, à l’ombre d’un platane qui laisse traverser quelques rais de soleil du Midi, ou pas parce les enjoliveurs sont à la fois rouillés et boueux, que Titine n’a pas eu une belle vie. Elle m’a menée loin, très loin dans mes voyages cosmiques (et pas toujours comiques, malheureusement) avec une infatigabilité inouïe. Ah ça, elle en a fait des rallyes, ma Titine ! Sur route, sur sable, dans la boue ou les rochers des montagnes, elle et moi avons parcouru un sacré bout de chemin ensemble, j’ai presqu’envie de dire côte-à-côte.

C’est elle qui m’a portée dans les galères comme dans mes moments de mer d’huile. Il faut dire qu’il n’y en a pas eu beaucoup, mais bon, tout de même. C’est avec Titine que j’ai appris à conduire, à doubler, à mettre la seconde, à aller à fond les ballons puis à rétropédaler pour conserver moteur et batterie le plus longtemps possible, jusqu’au plus loin, au point culminant de notre ascension commune.

A l’origine, Titine m’a été généreusement léguée par mes parents, grands-parents et aïeux. Merci à eux, même si niveau code génétique et pépins de moteur, j’aurais quelques petites choses à redire. Mais je me plains alors qu’on m’a offert cette belle, cette magnifique Titine qui a su me faire cheminer et a enduré mes coups d’accélérateur intempestifs. Ahlala, quelle vie, tout de même ! Des Dakar, des rallyes des gazelles, on en a fait, elle et moi.

Aujourd’hui, je ne conduis plus. Enfin, plus pour le moment. J’ai laissé Titine sur le bord de la route, la larme à l’œil, lorsque j’ai constaté qu’on n’irait pas plus loin, elle et moi. Alors, résignée et le cœur à la peine, je l’ai laissée se reposer à tout jamais sur cette départementale du Sud, ornée de platanes. Là où bien d’autres avant elle, tel Albert Camus, s’étaient crashés à force de vouloir aller trop vite, trop longtemps, en lâchant le guidon des mains pour la seule satisfaction de s’impressionner soi-même. Bon, d’accord, je l’avoue, je l’ai moi aussi déjà fait, pour m’effrayer autant que m’amuser. C’est que les longues lignes droites ont tendance à m’ennuyer, voyez-vous.

Alors j’ai réuni mon maigre baluchon éparpillé dans le coffre de Titine et j’ai poursuivi mon chemin à pied, seul moyen de locomotion qu’il me restait. Ou que j’imaginais possible. Peut-être aurais-je pu appeler une dépanneuse, un taxi ou même une ambulance pour ma pauvre Titine amputée de ses quatre roues. Mais je ne l’ai pas fait. J’ai poursuivi le chemin à pied, plus lentement, avec moins de patate et de panache que lorsque je conduisais fièrement ma Deudeuche, la vitre à moitié ouverte et les cheveux au vent. Mais j’ai tout de même poursuivi ma route, sur un chemin parfois escarpé, souvent au bord du gouffre. J’apprends l’alpinisme et la randonnée, mas force est de constater que je n’ai pas grillé uniquement le moteur de ma belle Titine en le poussant toujours à 100 à l’heure. C’est aussi moi que j’ai fatiguée, sans le vouloir, sans le savoir.

En ce moment, je ne conduis plus, comme je vous le disais. Certes, Titine me manque, mais je ne me sens pas l’énergie ni la concentration pour reprendre la conduite tout de suite. J’ai bien essayé quelques fois à nouveau, mais j’avais toujours la sensation d’évoluer dans un bolide dont la puissance me dépassait. Tel Icare, je risquais fort de me brûler les ailes et de griller le moteur ou de faire exploser la batterie.

Finalement, ce n’est pas tant une tare que de progresser plus lentement, à pied. Et la meilleure façon de marcher étant encore et toujours d’y aller pas à pas, j’avance prudemment, à mon rythme. Plus du tout le même qu’avec Titine.

Aujourd’hui je ne conduis plus, du moins plus pour le moment, et il m’arrive parfois d’être épuisée de ma marche. Avec le temps, mes batteries se rechargent peu à peu, c’est vrai, mais j’ai l’impression d’avoir tellement vidé les accus d’un coup brusque qu’ils en sont devenus défaillants. Alors j’avance lentement, sur le fil, ce qui présente au moins l’avantage de me laisser du temps pour penser, réfléchir à ce qui a bien pu me faire chuter, pardon, nous faire chuter, Titine et moi. Si on analyse bien la mécanique sous le capot, je crois qu’on se rend vite compte que c’est surtout ma conduite qui était excessive. Soit je déboulais à 1.000 à l’heure, soit je n’osais plus lâcher la pédale de frein, de peur de causer un accident.

Cela fait maintenant quelques jours, mois, années que je progresse à pied. Parfois, je me fais peur dans ce numéro d’équilibriste, comme la semaine dernière. Plus proche de l’abîme que du sommet. Dans ce genre de moment, j’ai appris à appeler à l’aide et c’est ce que j’ai fait.

Aujourd’hui je n’ai plus de voiture et me laisse conduire par la bienveillance de mes proches. J’ignore par quel(s) moyen(s) je poursuivrai mon chemin, mais j’avance, bon an mal an. Mais au moins, j’ai passé un pacte avec moi-même pour ne plus jamais flirter volontairement avec les abysses. D’ailleurs je me suis offert une bague en guise de mariage avec la vie. Nos fiançailles furent chaotiques, mais rien ne dit que la suite ne sera pas plus douce. Espérons.

Allez, en avant !

La fille de neige

Une fille de neige. Glacée de l’extérieur comme de l’intérieur. Seul son cœur bat encore, faiblement. Calcifer, qu’elle l’appelle. Son petit démon qu’elle a su apprivoiser et sui lui impose de se consumer de l’intérieur. Drôle de combinaison pour cette enfant toute glacée, aux émotions figées, mais au cœur brûlant. Lorsque, parfois, elle se met à chanter ses heurs et malheurs, le temps semble s’arrêter sur la surface de la planète. Même les flocons de neige n’osent plus tomber, de peur de la troubler dans son cantique mystique, qui dit si superbement la douleur de sa condition : une fille de glace réduite à se consumer de l’intérieur. Son petit cœur ardent constitue son seul compagnon, mais il la dévore.

Alors Snegourotchka chante, hurle, pleur sa douleur de sentir son cœur battre la chamade dans un fragile corps de neige. L’avenir, pour elle, est tout tracé puisqu’à chaque instant, elle fond un peu plus de douleur, mais aussi de douceur car elle sait que Calcifer, son seul et unique compagnon, restera à ses côtés jusqu’au bout, jusqu’à la fin, jusqu’à l’ultime sublimation.

Snegourotchka et Calcifer, deux éléments périodiques voués à l’extinction. Mais pas avant un dernier tour de piste, une dernière vocalise pour dire leur impossible complémentarité, leur destruction mutuelle aussi bien que leur raison d’être : une fille de neige et un cœur de feu, chacun sublime, chacun meurtri à sa façon. Tous deux chantent à l’unisson A song of ice and fire.

Laissez-moi végéter en paix

“Sortir boire des coups ? Fait chier…”

Parce que moi, tu vois, j’aime pas ça. Sortir boire des coups, dans des lieux nouveaux, avec plein de gens que je ne connais, des paires d’yeux qui vont me scruter, des regards que je vais croiser, des bouches qui vont me demander “comment-tu-t’appelles-tu-fais-quoi-dans-la-vie-quoi-t’as-pas-vu-le-dernier-clip-de-Beyoncé-et-Jay-Z”, des odeurs indéterminées, des peaux que mon épaule risque de frôler, dans un métro bondé ou entre deux tables de bar qui délimitent la largeur de la file d’attente pour les toilettes.

J’aime pas sortir de chez moi, voilà. Plus précisément, je n’aime pas l’inconnu. Rien que d’écrire ce mot, ça me gonfle. Ça me hérisse les poils des avant-bras. L’inconnu, c’est la négation de tout ce que je suis, de toute la hiérarchie et la logique que j’essaie d’insuffler dans ma vie.

Je sais, ce que je dis est très con. L’essence même de la vie est l’échange. Mais il y a des moments, des jours où c’est trop. Trop de bruit, trop de lumière, trop de paroles, trop de stimuli, trop de tout, trop de toi, trop de moi. Trop. STOP.

Dans ces moments-là, je reste chez moi. J’hiberne. Et tant pis si je ne sers à rien, si je ne fais pas avancer la société. J’ai besoin de ces instants de repli stratégique.

Up and Down

En ce moment, j’oscille. J’oscille entre Up and Down, entre +5 et -5 kg, entre frénésie et mollesse. En ce moment, j’oscille. Entre réalité et fiction adorée, entre moi et les autres, entre espoir et résignation. En ce moment, j’oscille. Comme cette aiguille, qui grimpe sur la balance. En ce moment, j’oscille. Entre je et tu, entre nous et moi. En ce moment, j’oscille. Et c’est ainsi, et c’est tant mieux, car ça signifie que je vis.

Chaos créatif

Désordre, chaos créatif. Mon esprit divague, saute de vague en vague. Désordre, création éternelle. Rien n’est ordonné, tout est dicté par un souffle puissant. Désordre, envie débordante. Tout cela a beau être épuisant, je trouve ça magnifique, même s’il pourrait s’agir d’un poison maléfique. Désordre, chaos créatif. Qui pour mettre de l’ordre dedans ?

Délivre moi

Douceur d’âme, eau qui coule. Encre sur le papier et les mots qui me soulagent. J’aime cette sensation, mélange de plénitude et de tout puissance. Douceur d’âme, feu ardent. Les phrases s’alignent sur le papier. Ma tête est sur le point d’exploser. Je me radoucis, mélange de feu et de glace. Douceur d’âme, verte prairie. L’écriture est mon jardin secret, ce lieu où je garde mes blessures et dépose mes états d’âme. Mélange d’hier et d’aujourd’hui. Douceur d’âme, acidité des mots. Tantôt calmes, tantôt vifs, souvent incisifs. La page est ce lieu où tout peut exister. Douceur d’âme, amour des mots. Merci à toi, ô écriture, de me délivrer de moi-même.

Patience, ma fille

« Du calme, ma fille. Tranquille, prends ton temps. Rien ne presse. Tu as la vie devant toi. »

Voilà tout ce que je ne me dis pas, ce que je n’arrive pas à envisager et encore moins à mettre en place. Je cours, je cavale à 100 à l’heure quand j’aurais besoin de douceur et de sérénité. Je ne peux m’empêcher d’élaborer des tas de projets que je veux mettre à exécution immédiatement. Impatience maladive. Pourtant c’est bien de ça dont j’aurais besoin, de la patience. Calme et attente, ma fille. Tu as toujours voulu brûler les étapes, et cette chienne de maladie t’a rattrapée. Désormais, tu ne peux plus courir, même si tu le souhaites encore ardemment. Dorénavant, le rythme devra être ralenti. Patience, ma fille.