Mis en avant

dans la vie d’une autiste

Photo @Thierry.Vaye

Be yourself; Everyone else is already taken.

— Oscar Wilde.

Ceci est un état d’âme. Ceci est un état de fait : je suis autiste. Ce blog à pour but de partager les pensées, les difficultés, joies et efforts que je traverse.

Je ne vous révélerai pas mon identité, car je pourrais être n’importe qui autour de vous. Je suis une autiste invisible, et j’en souffre.

La fille de neige

Une fille de neige. Glacée de l’extérieur comme de l’intérieur. Seul son cœur bat encore, faiblement. Calcifer, qu’elle l’appelle. Son petit démon qu’elle a su apprivoiser et sui lui impose de se consumer de l’intérieur. Drôle de combinaison pour cette enfant toute glacée, aux émotions figées, mais au cœur brûlant. Lorsque, parfois, elle se met à chanter ses heurs et malheurs, le temps semble s’arrêter sur la surface de la planète. Même les flocons de neige n’osent plus tomber, de peur de la troubler dans son cantique mystique, qui dit si superbement la douleur de sa condition : une fille de glace réduite à se consumer de l’intérieur. Son petit cœur ardent constitue son seul compagnon, mais il la dévore.

Alors Snegourotchka chante, hurle, pleur sa douleur de sentir son cœur battre la chamade dans un fragile corps de neige. L’avenir, pour elle, est tout tracé puisqu’à chaque instant, elle fond un peu plus de douleur, mais aussi de douceur car elle sait que Calcifer, son seul et unique compagnon, restera à ses côtés jusqu’au bout, jusqu’à la fin, jusqu’à l’ultime sublimation.

Snegourotchka et Calcifer, deux éléments périodiques voués à l’extinction. Mais pas avant un dernier tour de piste, une dernière vocalise pour dire leur impossible complémentarité, leur destruction mutuelle aussi bien que leur raison d’être : une fille de neige et un cœur de feu, chacun sublime, chacun meurtri à sa façon. Tous deux chantent à l’unisson A song of ice and fire.

Laissez-moi végéter en paix

“Sortir boire des coups ? Fait chier…”

Parce que moi, tu vois, j’aime pas ça. Sortir boire des coups, dans des lieux nouveaux, avec plein de gens que je ne connais, des paires d’yeux qui vont me scruter, des regards que je vais croiser, des bouches qui vont me demander “comment-tu-t’appelles-tu-fais-quoi-dans-la-vie-quoi-t’as-pas-vu-le-dernier-clip-de-Beyoncé-et-Jay-Z”, des odeurs indéterminées, des peaux que mon épaule risque de frôler, dans un métro bondé ou entre deux tables de bar qui délimitent la largeur de la file d’attente pour les toilettes.

J’aime pas sortir de chez moi, voilà. Plus précisément, je n’aime pas l’inconnu. Rien que d’écrire ce mot, ça me gonfle. Ça me hérisse les poils des avant-bras. L’inconnu, c’est la négation de tout ce que je suis, de toute la hiérarchie et la logique que j’essaie d’insuffler dans ma vie.

Je sais, ce que je dis est très con. L’essence même de la vie est l’échange. Mais il y a des moments, des jours où c’est trop. Trop de bruit, trop de lumière, trop de paroles, trop de stimuli, trop de tout, trop de toi, trop de moi. Trop. STOP.

Dans ces moments-là, je reste chez moi. J’hiberne. Et tant pis si je ne sers à rien, si je ne fais pas avancer la société. J’ai besoin de ces instants de repli stratégique.

Up and Down

En ce moment, j’oscille. J’oscille entre Up and Down, entre +5 et -5 kg, entre frénésie et mollesse. En ce moment, j’oscille. Entre réalité et fiction adorée, entre moi et les autres, entre espoir et résignation. En ce moment, j’oscille. Comme cette aiguille, qui grimpe sur la balance. En ce moment, j’oscille. Entre je et tu, entre nous et moi. En ce moment, j’oscille. Et c’est ainsi, et c’est tant mieux, car ça signifie que je vis.

Chaos créatif

Désordre, chaos créatif. Mon esprit divague, saute de vague en vague. Désordre, création éternelle. Rien n’est ordonné, tout est dicté par un souffle puissant. Désordre, envie débordante. Tout cela a beau être épuisant, je trouve ça magnifique, même s’il pourrait s’agir d’un poison maléfique. Désordre, chaos créatif. Qui pour mettre de l’ordre dedans ?

Délivre moi

Douceur d’âme, eau qui coule. Encre sur le papier et les mots qui me soulagent. J’aime cette sensation, mélange de plénitude et de tout puissance. Douceur d’âme, feu ardent. Les phrases s’alignent sur le papier. Ma tête est sur le point d’exploser. Je me radoucis, mélange de feu et de glace. Douceur d’âme, verte prairie. L’écriture est mon jardin secret, ce lieu où je garde mes blessures et dépose mes états d’âme. Mélange d’hier et d’aujourd’hui. Douceur d’âme, acidité des mots. Tantôt calmes, tantôt vifs, souvent incisifs. La page est ce lieu où tout peut exister. Douceur d’âme, amour des mots. Merci à toi, ô écriture, de me délivrer de moi-même.

Patience, ma fille

« Du calme, ma fille. Tranquille, prends ton temps. Rien ne presse. Tu as la vie devant toi. »

Voilà tout ce que je ne me dis pas, ce que je n’arrive pas à envisager et encore moins à mettre en place. Je cours, je cavale à 100 à l’heure quand j’aurais besoin de douceur et de sérénité. Je ne peux m’empêcher d’élaborer des tas de projets que je veux mettre à exécution immédiatement. Impatience maladive. Pourtant c’est bien de ça dont j’aurais besoin, de la patience. Calme et attente, ma fille. Tu as toujours voulu brûler les étapes, et cette chienne de maladie t’a rattrapée. Désormais, tu ne peux plus courir, même si tu le souhaites encore ardemment. Dorénavant, le rythme devra être ralenti. Patience, ma fille.

Les portes

Il existe des portes entre les mondes, estimaient Jim Morrison et les autres membres du groupe The Doors. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils ont baptisé leur groupe ainsi. L’un de mes films favoris s’appelle « Le Château ambulant » de Hayao Miyazaki. Dans ce chef d’oeuvre d’animation, la porte du château sur pattes, fait de bric et de broc, s’ouvre tantôt à un endroit, tantôt à un autre. On peut donc passer d’une ville à l’autre, d’un univers à l’autre, simplement en abaissant la poignée d’une porte. Tant de possibilités. Ici un village japonais en pleine effervescence, là une verte prairie qui s’étend à perte de vue, paisible et enchanteresse. L’un des romans, ou plutôt l’une des séries de romans qui m’ont le plus marquée dans mon adolescence et ma vie entière se nomme A la croisée des mondes. Dans l’univers féérique et sombre imaginé par Philip Pullman, une enfant, Lyra, et l’un de ses amis peuvent voyager entre différents lieux parallèles grâce à un couteau qui a la propriété d’ouvrir des brèches entre les espaces et les temporalités.

J’aime l’idée de transgresser les frontières, qui ne sont, à mon sens, qu’une invention de la bêtise humaine et du nationalisme. S’endormir dans un train en France et ses réveiller en territoire italien ou suisse, sans même avoir senti la moindre secousse au passage de la frontière dématérialisée. Traverser les Alpes en une journée ou bien franchir un fleuve et se retrouver ailleurs, là où l’on parle une autre langue et une autre culture.

Les portes sont faites pour être ouvertes et non fermées à double tour. Sauf que dans ma vie, j’ai la sensation de ne jamais y parvenir. De buter sur une clenche qui refuse de s’abaisser. Ou bien de n’ouvrir pas les bonnes portes. D’enfoncer celles qui sont déjà ouvertes, tête la première, pour me retrouver propulsée dans un univers auquel je n’appartiens pas. Dans ma vie, je cherche le chemin de ma maison, mais jamais la porte ne s’ouvre sur le bon lieu. Je rêve d’une utopie, d’un lieu à moi, où je me sentirais parfaitement à ma place. Mais la porte ne s’ouvre pas, ou pas au bon endroit.

Par le passé, il m’est arrivé de descendre aux enfers et d’en pousser la porte, innocemment, pour me retrouver confrontée à mes peurs les plus sombres. Je me suis alors engouffrée dedans, laissée aspirer par le tourbillon noir et sordide d’Hadès, qui m’a prise au piège. Le pire est que j’ai longtemps cru appartenir à ces lieux, devoir faire preuve de pénitence pour une faute quelconque que j’avais commise en arrivant sur terre. Expier un mal profondément ancré en moi et être frappée d’une malédiction à laquelle on ne peut échapper.

Aujourd’hui, je comprends mieux que ce qui m’arrivait n’était nullement lié à une faute de ma part ou de celle de mes ancêtres, comme dans la mythologie antique. C’est juste que certaines des portes de mon esprit mènent sur des chemins tortueux, traversant des forêts maléfiques pleines de pièges menant à la mort. Je ne comprends toujours pas pourquoi cette noirceur est et a toujours été en moi, quand d’autres n’ont qu’à se promener sur un petit chemin de cailloux blancs tout au long de leur vie, sans jamais qu’aucun caillou n’entre dans leurs chaussures, justement.

J’ignore pourquoi je suis faite ainsi et pas autrement. Mais ce que j’ai fini par apprivoiser, c’est que mon cerveau, s’il m’en fait voir de toutes les couleurs et surtout de la noirceur, recèle une infinité de porte, toutes plus mystérieuses les unes que les autres. Et j’aime ça. J’aime explorer les chemins qui me mènent vers la créativité, à l’oral, à l’écrit, au théâtre ou dans la peinture. Mes portes sont trop nombreuses pour que je sache véritablement où je vais, mais chaque porte a le mérite d’ouvrir sur un dédale, un labyrinthe plus fascinant que le précédent.

Probablement que je m’y perdrai à nouveau, un jour, ou que je serai encore une fois happée par les enfers. Pour autant, je ne peux m’empêcher de continuer à pousser des portes, prudemment, en les entrebâillant d’abord puis en les ouvrant franchement. Parfois, elles ouvrent sur des pièces vides, sans intérêt, mais c’est seulement que je ne sais pas m’y attarder pour les meubler et en faire un nid douillet. Parfois, la découverte est immense : une caverne aux trésors, une sépulture égyptienne somptueuse, une rivière fraîche au milieu d’une clairière ou bien une planète brillante et inexplorée.

J’aime les portes lorsqu’elles sont ouvertes, qu’elles permettent de voir ce qui nous attend et d’étudier la possibilité d’aller vers un autre monde. Je suis comme un chat, qui miaule devant une fenêtre fermée mais hésite à sortir lorsqu’une âme charitable daigne lui ouvrir. Les portes ouvertes, oui, mais à condition que j’aie le droit de décider ou non d’en franchir le seuil. Le seuil de la maison, de l’école, de la vie.

J’ai souvent l’impression d’être une enfant âgée de 1.000 ans, déjà épuisée par la vie mais dont l’existence ne ferait à peine que commencer. Je suis une vieille âme, qui erre sur terre à la quête d’un salut plus doux. Alors j’ouvre des portes, des livres, voyage et explore, espérant trouver enfin mon utopie, mon lieu à moi, mon île de repos. Je cherche tout à la fois mes racines, le lieu de mes ancêtres, et l’endroit où je serais chez moi. Mon « Heimat », comme on dit en allemand. Parole intraduisible qui désigne aussi bien le lieu d’où l’on vient que le lieu où l’on se sent chez soi. L’allemand regorge de mots magnifiques pour dire le vague à l’âme, les tourments de l’esprit, la douleur du coeur et de l’amour. Ce n’est pas pour rien qu’il est la langue du romantisme. J’aime cette langue qui permet d’exprimer ce que l’on a au plus profond de soi. Dommage que je ne pratique plus, le vocabulaire et la grammaire s’effacent de ma mémoire.

La porte qui s’ouvre, c’est comme une page blanche au-dessus de laquelle se tient un stylo prêt à entrer en action. Et parfois, sur le seuil, on découvre une pièce magique, qui recèle les plus beaux de nos souvenirs. J’espère ne jamais perdre cela, ma chambre des souvenirs.

Connaissez-vous le film Le Secret derrière la porte de Fritz Lang ? Une réinterprétation moderne du mythe de Barbe Bleue. J’aime à croire que moi aussi, je vis dans un château mystérieux, tel le manoir de Manderley dans Rebecca d’Alfred Hitchcock. J’aime surtout croire qu’un château mystérieux vit en moi et que toutes les portes cachent un beau, un magnifique secret derrière chacune d’entre elles. C’est mon palais à moi, qui mène à des univers parallèles fabriqués de toutes pièces par mon esprit.

Il existe des portes entre les mondes. Oserez-vous les pousser ?

Traité de paix

C’est une poupée qui ne sait pas dire non. Mettre les limites. Etablir un périmètre. Souvent, elle se laisse marcher sur les pieds, tout en cherchant à se persuader qu’elle l’a bien voulu. De l’extérieur, elle paraît parfois froide et distante, mais c’est pour mieux cacher aux yeux du monde l’explosion de sentiments et sensations qui l’envahissent à chaque instant. Les couleurs, les sons, les lumières et les pensées se mélangent en un joyeux bordel où Peur et Anxiété prennent parfois – souvent – le contrôle. Joie et Tristesse se tirent la bourre au quotidien, tandis que Colère s’est retrouvée, malgré elle, enfouie au plus profond de son être. Selon qui prend les commandes, la journée se déroulera bien différemment : dantesque, à devoir traverser les sept cercles de l’enfer, ou bien euphorique, pour un simple brin d’épiphanie. Longtemps dissimulés, les hauts et bas se succèdent, mais semblent aujourd’hui apaisés. L’hostile désert aride de son cœur, où grondait pourtant le tonnerre, a enfin pu être arrosé d’une pluie salvatrice. Le décor a changé, il est désormais composé de clairières vallonnées où pousse l’herbe verte. Mon pré carré. Non loin de là, se trouve toujours une forêt dense et menaçante, où les esprits et le loup peuvent surgirent à tout instant, si elle s’y aventure. Mais depuis peu, elle a décidé d’enfiler ses bottes, de s’emparer de sa hache et de tailler clair dans cet univers fait de souvenirs hostiles. Lutter contre le passé pour, un jour, parvenir à un traité de paix.