Mis en avant

dans la vie d’une autiste

Photo @Thierry.Vaye

Be yourself; Everyone else is already taken.

— Oscar Wilde.

Ceci est un état d’âme. Ceci est un état de fait : je suis autiste. Ce blog à pour but de partager les pensées, les difficultés, joies et efforts que je traverse.

Je ne vous révélerai pas mon identité, car je pourrais être n’importe qui autour de vous. Je suis une autiste invisible, et j’en souffre.

Le café du matin

Je bois du café pour oublier. Pour être moi même mais aussi pour être une version plus adulte, plus mature. Le matin, je bois du café pour ne plus être une petite fille. Pour me transformer miraculeusement en adulte et faire disparaître mes soucis. Je bois du café pour combler le temps. Je bois du café pour me donner bonne conscience et me réveiller. Le matin, je bois du café. J’aimerais aussi fumer des cigarettes pour consumer le temps mais manque de chance, je ne fume pas. Alors je bois du café. Je crois que je pourrais même boire de l’alcool plus que de raison si mon corps le supportait. Je cherche une addiction. Mais voilà, je ne suis pas addicte. Mon corps ne supporte pas l’alcool ou si peu, je ne fume pas et le café me donne des aigreurs. Je cherche une addiction pour passer le temps. Peut-être l’écriture ?

J’aimerais…

J’aimerais savoir me dire que je suis jolie et intelligente.

J’aimerais savoir me satisfaire de ce que j’ai.

J’aimerais être beaucoup plus que ce que je suis. Envies inconsolables, impossible à calmer.

J’aimerais pouvoir avoir une place dans cette société si normée et si étroite.

J’aimerais être connue.

J’aimerais faire du théâtre de ma vie, des arts mon gagne-pain.

J’aimerais qu’on me dise beaucoup de choses bienveillantes mais aussi et surtout que je sache les entendre et me les dires à moi-même.

J’aimerais qu’on me trouve géniale mais surtout j’aimerais me trouver géniale.

J’aimerais que mes difficultés s’évaporent comme par magie.

J’aimerais…

Coquelicot

Photo : J Philippe Vuillermet

Si le vent emportait mes cendres aux quatre coins d’un champ, j’aimerais qu’elles soient autant de graines qui ne demandent qu’à germer une fois les beaux jours arrivés. D’animale à végétale, ainsi je serais en paix. Que le sol absorbe mes restes et mon âme, pour mieux le fertiliser. Moi, jeune pousse ingrate de mon vivant, réincarnée en une armée de semis et boutures, pour assurer à la Terre un futur. Eclore, pousser, grandir, s’épanouir et vieillir pour ensuite mourir dans un cycle infini de vivacité et de fragile équilibre.

Peut-être est-ce là la sagesse et le calme que je n’ai pas eus de mon vivant d’humaine. Je me rêve en plante, en jeune pousse, verte, lumineuse, qui capterait chaque rayon pour s’en nourrir et grandir. De cendre à cendre, d’humus à humus pour une éternité de créativité. Au bout de mes doigts déjà, poussent des extrémités végétales, sortes d’attaches à mes pairs qui n’attendent que mon retour parmi eux. Le rivage végétal m’appelle et m’enjoint à quitter cette peau d’humaine qui m’engonce et me démange. A la prochaine floraison, de mon cœur rouge sang, naîtra un timide puis magnifique coquelicot, mon cadeau à la Terre mère et à l’univers. Ce coquelicot, beau, chaud, sera le symbole sauvage d’une renaissance d’entre la souffrance. L’expiation d’une vie d’expectatives et d’invectives.

Un renouveau grâce au coquelicot, fleur à trois pétales qui me fait perdre les pédales. Fragile, sauvage et indomptable, elle sera la garante de la bonne santé du sol et de l’air, du yin et du yang de la Terre mère. Cette fleur, si délicate, a pourtant plus d’un tour dans son sac. Emblème de la liberté, elle apaisera quiconque boira son nectar. Œuvre d’art de la nature, gardienne de la folie des humains et des poisons qu’ils déversent à la pelle sur notre terre, la votre comme la mienne. Rôle de vigie pour autrui, implication totale dans cet écosystème bancal, qu’un tout petit rien peut faire dérailler.

Mon beau coquelicot, m’aimeras-tu suffisamment pour t’échapper de ma peau et ensemencer le monde ? M’offrir une réincarnation plus paisible, même si sauvage, sur cet astre qui nous porte tous et toutes dans son cœur et dans son corps. Cette translation, de ma peau vers la terre fertile, de mon sang à la sève, sera mon ultime contribution au biotope, que je cherche à protéger et sauvegarder.

Ô coquelicot, me feras-tu l’honneur d’être ma fleur ?

Proclamation d’une nouvelle République

J’aimerais beaucoup que vous m’écoutiez ! Tout le monde est là ? Attentif ? Bien, parce que ça va commencer. En rang, s’il vous plaît, ouvrez vos oreilles parce que ça va faire mal. Non, je rigole… enfin, quoi que. Tout le monde est prêt ? Bien ! Alors voici mon allocution, présidente des autistes bancales :

TADAM TADAM TA DA DA DIIIM DADA

S’éclaircit la voix

Chers concitoyens, chères concitoyennes, chers autistes.

Le temps est venu de nous rebeller. Ceci est une déclaration de guerre envers les neurotypiques. Oui, vous ne vous y trompez pas, nous sommes bien en guerre ! Nous les opprimés, nous les laissés pour compte, nous les bancales du cerveau : notre temps est venu ! Nous ne devons plus nous laisser faire, nous laisser traiter d’handicapés par des neurotypiques qui font tout dans la norme. L’heure est venue de nous soulever, de prendre les armes et de réclamer la place qui nous revient de droit dans cette société ! Oui, nous sommes à même de travailler, même si cela nécessite quelques ajustements. Oui, nous sommes capables, comme tout le monde, d’aimer, d’aider, de compatir, de réussir ! Oui, nous sommes des citoyens et citoyennes au même titre que n’importe qui. Et non, dorénavant, nous ne nous laisserons plus faire. Fini le temps des non-dits. Terminée l’ère de la colère tue. Révolue la trop longue période de froid et d’obscurité. Nous exigeons désormais d’être en pleine lumière pour nous afficher tels que nous sommes : des autistes fiers de leur diversité. Oui chers camarades de lutte contre l’oppression d’une psyché normée, nous sommes fiers d’être ainsi, bancals mais beaux. Et aujourd’hui, nous prenons notre indépendance du patriarcat et de toutes ses oppressions multiples. C’est pourquoi je proclame solennellement, en ce jeudi 12 mars 2020, la naissance de la République des opprimés de la psyché. Cette nouvelle République, belle, grande et égalitaire, est ouverte à toutes celles et ceux qui se considèrent comme bancals du cerveau, mis au banc de la neurotypie et du patriarcat engoncé dans ses étroitesses d’esprit. Mesdames, messieurs, je vous le dis et j’ai plaisir à l’affirmer : nous sommes désormais libres ! Libres de penser en arborescence, libres d’êtres différents, haut potentiel ou autistes, bipolaires ou schizophrènes. Libres d’afficher avec fierté notre hypersensibilité. Libres d’avoir la place qui nous revient de droit dans cette société autrefois si étroite. Et c’est aujourd’hui mon privilège que de vous offrir une place bien plus grande, bien plus épanouie, que vous méritez, que nous méritons. Alors rejoignez-nous dans la République des opprimés de la psyché, des bancals du cerveau et des émotions. Cette belle République est ouverte à toutes et tous.

Vive la neurodiversité, vive la République, vive nous !

TADAM TADAM TA DA DA DIIIIIM DADA TAAAAM

Combats invisibles

Je mène des combats invisibles, inaudibles, inodores. Que si peu de monde peut soupçonner. Je mène des combats invisibles, qui me rongent de l’intérieur. Je mène des combats et vous n’y voyez rien. Ça passe sous les radars, sous la lumière du jour, sous le spectre des infrarouges. Je me bats contre moi-même pour essayer d’être une autre. Je combats et ça ne se voit pas. Je me bats contre tout, contre vous, contre nous, contre moi. Je me bats dans l’invisible, dans l’indicible, depuis si longtemps. Et rien n’y paraît, rien ne transparaît.

Et si je rendais les armes ?

Sans expression

Il y a des plaisirs innés, simples, évidents, qui sont les mêmes pour tout le monde. Un sourire échangé, une parole agréable, le bonheur sur le visage d’un enfant, un éclat de rire. N’importe qui comprendrait, à la vue de ces situations, que les gens sont heureux. N’importe qui, mais pas moi. Je suis ce qu’on appelle autiste, ce qui signifie que j’ai des difficultés à reconnaître les émotions. Celles des autres comme les miennes. Les émotions joyeuses sont plus faciles à repérer. Mais pour les émotions complexes, comme la colère ou le dégoût, c’est l’enfer. Je ne sais même pas dire que mon interlocuteur.trice me montre quelque chose. Son visage est comme une page blanche, sans expression.

Synesthésie

« Je suis né un jour bleu », affirme Daniel Tamett, auteur et mathématicien, dans l’un de ses livres. Quelle couleur avait mon jour de naissance ? Je ne m’en souviens plus. Je sais seulement que j’évolue dans des jours gris, ces temps-ci. Le plafond est bas, la visibilité réduite.

De quelle couleur est mon âme ? Je me le demande. J’ai longtemps pensé correspondre à un rouge flamboyant, qui me semble désormais trop agressif. Où suis-je sur le spectre des couleurs ? De quelle teinte est ma personnalité, mon humeur ? Je l’ignore.

Esotérisme

Dans mon environnement, il y a beaucoup de choses que je ne maîtrise pas, que je ne comprends même pas. A commencer par moi. Qui suis-je ? Où vais-je ? Quel est mon but sur cette terre, ma raison d’exister ? Foutaises, me direz-vous, personne n’a de réponse à ces questions existentielles. J’en ai pourtant une qui se dessine depuis quelques temps, qui s’impose à moi sans que je le veuille : j’ai nommé l’ésotérisme. Alors oui, ça n’a rien de cartésien et vous pouvez vous moquer allègrement, mais c’est comme ça. Depuis plusieurs années, je mène une quête de sens qui m’a conduite sur la route de l’ésotérisme. J’y ai rencontré des disciplines aussi variées que la médecine chinoise, l’acupuncture, la kynésiologie, la sophrologie, la réflexologie plantaire et encore plein d’autres expériences que j’aurais, en temps normal, considérées comme débiles car insensées à mon esprit. Sauf que les temps normaux n’existent plus. Depuis un bon bout de temps maintenant, depuis que la dépression et moi cohabitons, la donne a changé. Les cartes ont largement été rebattues et les certitudes balayées.

Si les fondements de ma vie, ce qui me faisait avancer jusqu’alors, ont été anéantis, pourquoi ne pas laisser la porte ouverte à de nouvelles croyances, aussi invraisemblables soient-elle pour un esprit rationnel ? Le but est pourtant le bien-être, le sentiment de plénitude, et j’ai appris à me détacher de mes croyances initiales pour aller vers plus d’ouverture, plus de surprise et moins de rationnel. Et ça marche. Croyez-moi ou pas, mais il est évident que je me sens plus en adéquation avec moi-même lorsque je m’ancre dans la terre, que je fais un rééquilibrage énergétique ou que je me fais masser les pieds. Foutaises, me direz-vous encore. Probable, vous répondrai-je. Mais après tout, pour quoi ne pas y croire ? Pourquoi ne pas se laisser aller à apprécier ce qui me fait du bien ? Le plaisir peut venir de bonheurs simples, certes, mais parfois aussi d’expériences qui vont à l’encontre de nos croyances initiales. Qui n’a jamais vécu ce genre de découverte, à être persuadé.e qu’une action était le fait d’illuminés complètement frapadingues, pour ensuite se retrouver face à une vérité – pas la vérité – troublante et dérangeante ? Aller au-delà de nos certitudes réconfortantes et limitantes.

Je le dis donc haut et fort et l’affirme avec plaisir mais aussi une pointe de crainte : l’ésotérisme fait partie de ma vie. Il est important pour moi et me fait du bien.

Et vous, quelles certitudes et croyances êtes-vous prêt.e.s à délaisser pour aller à la rencontre de vous-même ?