Mis en avant

dans la vie d’une autiste

Be yourself; Everyone else is already taken.

— Oscar Wilde.

Ceci est un état d’âme. Ceci est un état de fait : je suis autiste. Ce blog à pour but de partager les pensées, les difficultés, joies et efforts que je traverse.

Je ne vous révélerai pas mon identité, car je pourrais être n’importe qui autour de vous. Je suis une autiste invisible, et j’en souffre.

Proclamation d’une nouvelle République

J’aimerais beaucoup que vous m’écoutiez ! Tout le monde est là ? Attentif ? Bien, parce que ça va commencer. En rang, s’il vous plaît, ouvrez vos oreilles parce que ça va faire mal. Non, je rigole… enfin, quoi que. Tout le monde est prêt ? Bien ! Alors voici mon allocution, présidente des autistes bancales :

TADAM TADAM TA DA DA DIIIM DADA

S’éclaircit la voix

Chers concitoyens, chères concitoyennes, chers autistes.

Le temps est venu de nous rebeller. Ceci est une déclaration de guerre envers les neurotypiques. Oui, vous ne vous y trompez pas, nous sommes bien en guerre ! Nous les opprimés, nous les laissés pour compte, nous les bancales du cerveau : notre temps est venu ! Nous ne devons plus nous laisser faire, nous laisser traiter d’handicapés par des neurotypiques qui font tout dans la norme. L’heure est venue de nous soulever, de prendre les armes et de réclamer la place qui nous revient de droit dans cette société ! Oui, nous sommes à même de travailler, même si cela nécessite quelques ajustements. Oui, nous sommes capables, comme tout le monde, d’aimer, d’aider, de compatir, de réussir ! Oui, nous sommes des citoyens et citoyennes au même titre que n’importe qui. Et non, dorénavant, nous ne nous laisserons plus faire. Fini le temps des non-dits. Terminée l’ère de la colère tue. Révolue la trop longue période de froid et d’obscurité. Nous exigeons désormais d’être en pleine lumière pour nous afficher tels que nous sommes : des autistes fiers de leur diversité. Oui chers camarades de lutte contre l’oppression d’une psyché normée, nous sommes fiers d’être ainsi, bancals mais beaux. Et aujourd’hui, nous prenons notre indépendance du patriarcat et de toutes ses oppressions multiples. C’est pourquoi je proclame solennellement, en ce jeudi 12 mars 2020, la naissance de la République des opprimés de la psyché. Cette nouvelle République, belle, grande et égalitaire, est ouverte à toutes celles et ceux qui se considèrent comme bancals du cerveau, mis au banc de la neurotypie et du patriarcat engoncé dans ses étroitesses d’esprit. Mesdames, messieurs, je vous le dis et j’ai plaisir à l’affirmer : nous sommes désormais libres ! Libres de penser en arborescence, libres d’êtres différents, haut potentiel ou autistes, bipolaires ou schizophrènes. Libres d’afficher avec fierté notre hypersensibilité. Libres d’avoir la place qui nous revient de droit dans cette société autrefois si étroite. Et c’est aujourd’hui mon privilège que de vous offrir une place bien plus grande, bien plus épanouie, que vous méritez, que nous méritons. Alors rejoignez-nous dans la République des opprimés de la psyché, des bancals du cerveau et des émotions. Cette belle République est ouverte à toutes et tous.

Vive la neurodiversité, vive la République, vive nous !

TADAM TADAM TA DA DA DIIIIIM DADA TAAAAM

Combats invisibles

Je mène des combats invisibles, inaudibles, inodores. Que si peu de monde peut soupçonner. Je mène des combats invisibles, qui me rongent de l’intérieur. Je mène des combats et vous n’y voyez rien. Ça passe sous les radars, sous la lumière du jour, sous le spectre des infrarouges. Je me bats contre moi-même pour essayer d’être une autre. Je combats et ça ne se voit pas. Je me bats contre tout, contre vous, contre nous, contre moi. Je me bats dans l’invisible, dans l’indicible, depuis si longtemps. Et rien n’y paraît, rien ne transparaît.

Et si je rendais les armes ?

Sans expression

Il y a des plaisirs innés, simples, évidents, qui sont les mêmes pour tout le monde. Un sourire échangé, une parole agréable, le bonheur sur le visage d’un enfant, un éclat de rire. N’importe qui comprendrait, à la vue de ces situations, que les gens sont heureux. N’importe qui, mais pas moi. Je suis ce qu’on appelle autiste, ce qui signifie que j’ai des difficultés à reconnaître les émotions. Celles des autres comme les miennes. Les émotions joyeuses sont plus faciles à repérer. Mais pour les émotions complexes, comme la colère ou le dégoût, c’est l’enfer. Je ne sais même pas dire que mon interlocuteur.trice me montre quelque chose. Son visage est comme une page blanche, sans expression.

Synesthésie

« Je suis né un jour bleu », affirme Daniel Tamett, auteur et mathématicien, dans l’un de ses livres. Quelle couleur avait mon jour de naissance ? Je ne m’en souviens plus. Je sais seulement que j’évolue dans des jours gris, ces temps-ci. Le plafond est bas, la visibilité réduite.

De quelle couleur est mon âme ? Je me le demande. J’ai longtemps pensé correspondre à un rouge flamboyant, qui me semble désormais trop agressif. Où suis-je sur le spectre des couleurs ? De quelle teinte est ma personnalité, mon humeur ? Je l’ignore.

Esotérisme

Dans mon environnement, il y a beaucoup de choses que je ne maîtrise pas, que je ne comprends même pas. A commencer par moi. Qui suis-je ? Où vais-je ? Quel est mon but sur cette terre, ma raison d’exister ? Foutaises, me direz-vous, personne n’a de réponse à ces questions existentielles. J’en ai pourtant une qui se dessine depuis quelques temps, qui s’impose à moi sans que je le veuille : j’ai nommé l’ésotérisme. Alors oui, ça n’a rien de cartésien et vous pouvez vous moquer allègrement, mais c’est comme ça. Depuis plusieurs années, je mène une quête de sens qui m’a conduite sur la route de l’ésotérisme. J’y ai rencontré des disciplines aussi variées que la médecine chinoise, l’acupuncture, la kynésiologie, la sophrologie, la réflexologie plantaire et encore plein d’autres expériences que j’aurais, en temps normal, considérées comme débiles car insensées à mon esprit. Sauf que les temps normaux n’existent plus. Depuis un bon bout de temps maintenant, depuis que la dépression et moi cohabitons, la donne a changé. Les cartes ont largement été rebattues et les certitudes balayées.

Si les fondements de ma vie, ce qui me faisait avancer jusqu’alors, ont été anéantis, pourquoi ne pas laisser la porte ouverte à de nouvelles croyances, aussi invraisemblables soient-elle pour un esprit rationnel ? Le but est pourtant le bien-être, le sentiment de plénitude, et j’ai appris à me détacher de mes croyances initiales pour aller vers plus d’ouverture, plus de surprise et moins de rationnel. Et ça marche. Croyez-moi ou pas, mais il est évident que je me sens plus en adéquation avec moi-même lorsque je m’ancre dans la terre, que je fais un rééquilibrage énergétique ou que je me fais masser les pieds. Foutaises, me direz-vous encore. Probable, vous répondrai-je. Mais après tout, pour quoi ne pas y croire ? Pourquoi ne pas se laisser aller à apprécier ce qui me fait du bien ? Le plaisir peut venir de bonheurs simples, certes, mais parfois aussi d’expériences qui vont à l’encontre de nos croyances initiales. Qui n’a jamais vécu ce genre de découverte, à être persuadé.e qu’une action était le fait d’illuminés complètement frapadingues, pour ensuite se retrouver face à une vérité – pas la vérité – troublante et dérangeante ? Aller au-delà de nos certitudes réconfortantes et limitantes.

Je le dis donc haut et fort et l’affirme avec plaisir mais aussi une pointe de crainte : l’ésotérisme fait partie de ma vie. Il est important pour moi et me fait du bien.

Et vous, quelles certitudes et croyances êtes-vous prêt.e.s à délaisser pour aller à la rencontre de vous-même ?

Dans ma bulle

Dans ma bulle, je suis seule. J’observe le monde extérieur et m’acclimate. Dans ma bulle, je m’active, mais vous ne voyez pas que je m’agite. Vous et moi, nous avançons dans des univers parallèles. Dans ma bulle, il y a du calme, de l’eau, de la douceur et de l’amour. Dans ma bulle, je suis pourtant seule à expérimenter ma vie. Dans ma bulle, je suis seule.

Plaisir / Déplaisir

Je ne connais pas de réel plaisir. Le bonheur extatique qui dure longtemps et nous transporte. Je ne connais que des instants fugaces de plaisir, certes puissant, mais passager. Une couleur, une lumière, un son ou une parole peuvent m’enchanter. Mais cela ne dure jamais longtemps. Je suis ce qu’on appelle une hypersensible. Ça a ses avantages et ses inconvénients. Avantage : tout peut potentiellement me procurer du plaisir, de manière très prononcée. Inconvénient : tout peut assurément me procurer de la douleur, de façon tout aussi forte que le plaisir. Dans ces conditions, comment connaître le bonheur, la paix intérieure ? J’oscille constamment entre plaisir et déplaisir, confort et inconfort. C’est comme ça. Jamais d’entre-deux. C’est usant, je vous assure. Mais aussi très beau.

C’est ainsi que je suis faite, mais j’aimerais bien parfois que ça s’arrête.

Parfum de liberté

Ce matin, j’ai pris la voiture pour venir. Pas ma voiture, évidemment, mais une voiture, celle de ma mère. Sensation de liberté, de libération, d’émancipation de mes peurs. Je craignais de ne pas réussir à conduire, d’avoir un accident, de ne pas me rappeler le chemin. J’ai surmonté tout ça. J’en suis fière, heureuse et en ressens de la douceur. J’aimerais que chacune de mes peurs évolue ainsi, se disperse dans l’expérience, l’apprentissage, l’acquisition de nouvelles capacités. Evolution vers une existence plus riche en expériences, en rebondissements, en « je tente et on verra » plutôt qu’en « oui mais, s’il se passait ça… ».

J’aimerais être téméraire, ferme et inflexible, dure au mal et insouciante face à l’adversité. Mais voilà, je suis moi. Douce et fragile à la fois, gauche et maladroite parfois, sensible et émotive souvent, pétrie de peurs toujours.

Ce matin, la liberté avait un parfum d’essence sous le capot et d’intérieur de voiture. Ce matin, j’ai conduit. Ma liberté, je la gagne chaque jour. Ce matin, l’émancipation avait la couleur des phares de voiture dans la nuit.

La salle d attente de la vie

Je ne sais pas si j’ai de l’espoir. Je ne serais pas affirmative à ce sujet. J’ai surtout l’impression de ne pas avoir le choix. De devoir aller de l’avant mais de ne jamais savoir de quoi demain sera fait. Ou alors, je le sais trop bien, car toutes mes journées se répètent et se ressemblent. Je déteste n’avoir aucune surprise, même si celles-ci, paradoxalement, me donnent de l’eczéma. Façon de parler pour combien combien il m’est difficile de m’acclimater au changement. Et pourtant, c’est bien lui que je recherche désespérément. La salle d’attente de la vie.

Espoir #2

Qu’est-ce que l’espoir ? Une forme d’attente, de pacte passé avec l’avenir. Espoir de jours meilleurs, de temps plus cléments. J’ai autrefois eu beaucoup d’espoir et de foi en l’avenir. Désormais, je ne sais plus trop. Je vacille. Le temps est long. Ma vie semble m’être dérobée à moi-même et je trouve ça injuste. Là où j’étais fougueuse et téméraire étant enfant, je suis devenue peureuse et frêle. Là où j’étais malade physiquement étant jeune, je me suis renforcée mais c’est désormais le mental qui fait défaut. Je suis comme engluée, coincée dans un entre-deux, entre le sommeil et l’éveil. Je suis lente et fatiguée. Pourquoi ? Je n’ai pas d’explication, pas de raison qui tienne. J’ai l’impression d’avoir subi les aléas de la vie, des situations et leurs conséquences qui se sont imposées à moi. Ballottée par les flots. Et entretemps, j’attends.