Ma zone de confort

L’action se déroule dans un pré, un joli pré d’herbe légèrement jaunie par le soleil. L’air y est doux, la lumière chaude et réconfortante. Ce pré est le mien, mais aussi celui des vivants et des fantômes qui ont fait le choix de m’entourer et que j’ai laissés venir à moi. Mon pré est vaste, malgré une apparente étroitesse qui ne résulte que d’une déformation de la vision qui m’est propre. J’ai toujours tendance à le voir plus petit qu’il n’est. D’ailleurs les limites de ce pré ne sont pas clairement établies. Elles sont mouvantes, changeantes au gré des aventures de la vie, qui tantôt repoussent les frontières de la peur, tantôt se laissent envahir par les ténèbres. Mon pré est baigné de soleil, rempli d’enfants, devenus grands, qui jouent et se chamaillent. On y perçoit des rires, émanant d’un pique-nique d’été où tous se réunissent pour partager rien d’autre qu’un petit bout de vie. Mon pré est vivant. On y rit, on y lit, on y discute, on y argumente, on y boit et on y mange. Tous les convives qui ont daigné s’y présenter apportent leur dose d’activité, de joie, de gaieté, de leçon de vie ou d’humilité. Les discours y sont multiples et chacun peut y garder son intégrité. Mon pré est international : on y parle de multiples langues, avec pour langage commun l’amour et la bienveillance. Sorte de tour de Babel où la verticalité aurait été abolie.

Mon pré est doux, chaud, rassurant, avec des effluves de tarte aux pommes sortant du four. Mon pré est convivial, jovial et aimant, avec des ruissellements d’eau qui coule paisiblement et des cris d’enfants.

Le seul problème de mon pré, c’est que je ne sais pas l’apprécier à sa juste mesure. J’entends par là les deux acceptions du terme « apprécier » : je ne sais ni en profiter pleinement, ni en déterminer les contours précis. C’est la malédiction que je porte depuis aussi loin que remonte ma mémoire : ce pré donne l’impression de ne pas être mien et d’être en proie aux aléas climatiques qui peuvent faire s’abattre une pluie torrentielle, un déluge destructeur que rien n’arrête. Mon pré est précieux autant qu’il est fragile, instable. J’ai souvent l’impression qu’il n’est pas à moi et qu’il est le fait du hasard, que rien ne destinait à moi plutôt qu’à une autre. C’est la raison pour laquelle je sens souvent que je n’y suis pas totalement à mon aise et éprouve le besoin irrémédiable d’aller regarder ailleurs, au-delà des frontières, si la végétation serait plus dense ou simplement différente. Ces incursions dans l’ailleurs, l’au-delà, l’inconfort, j’en éprouve un besoin vital. Mais toujours, la peur accompagne mon pas non assuré. Irrémédiablement, je reviens donc dans les limites de mon pré carré, effrayée par les rochers et autres obstacles que j’ai rencontrés dehors. Sauf qu’il a bien fallu construire ce pré au départ, non ? Si personne d’autre que moi n’a pu en établir les limites, qui donc ?

La « zone de confort » n’est pas un sujet qui m’est confortable ou aisé. Les limites mouvantes de cette notion m’effraient : comment savoir où s’arrête ma zone de confort et où commence l’inconnu, cette sombre contrée faite d’échecs et de crainte ? Je parie que si j’avais dû apprendre à me tenir debout et à marcher à l’âge adulte, j’aurais préféré m’en tenir à la station assise ou allongée, rampant éternellement vers des objectifs de bipède.

Quel dommage ! La peur me tétanise tant que je n’ose plus progresser. Mon pré est comme fait d’une matière mouvante, extensible autant que rétractile, et me donne l’impression de rétrécir d’un côté à chaque fois que je tire dessus d’un autre. Tristesse. Pourtant, j’aurais aimé vivre sans crainte, n’appréhendant rien car sachant que mon pré n’est que l’idée que je m’en fais et évolue partout où j’avance.

Evolution. Est-ce là le propre de l’être humain ? J’aimerais tant que cela s’applique à moi. Pourtant, j’ai plus l’impression d’avoir régressé depuis mon arrivée ici, dans ce pré. Téméraire à 9 ans, bourré d’angoisses à 29. Les choses évoluent, les gens et les lieux aussi. Mon pré, lui, a tout de même tenu le coup des multiples attaques du dehors, de ces invasions de hordes barbares venues piller mes ressources et emporter avec eux leur butin, j’ai nommé « confiance », « détermination » et sa consœur « insouciance ».

Mon pré est ainsi fait, à la fois faible et fort par moment. Il est cet espace qui m’a vue grandir, et qui, je l’espère, me verra encore m’améliorer. Il est cette contrée dont les limites floues sont vulnérables aux attaques extérieures, car seule l’ouverture garantit de pouvoir s’aventurer ailleurs, plus loin, là-bas, au-delà, avec pour conséquence une immense fragilité. La fragilité me serait donc intrinsèque ? Soit, je l’accepte.

Merci à mon pré d’être tel qu’il est : joyeux, chantant, mais aussi suffisamment barbant pour me donner envie d’aller voir ailleurs. Car tout l’intérêt réside là, dans cette dualité entre confort et ennui.

Merci à mon pré d’être peuplé de personnes si positives, et en-avant pour les aventures dans le lointain inconnu !

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