Autoportrait

C’est l’histoire d’une petite boule de nerfs et d’angoisses. Cette pierre ronde, au cœur de chewing gum, allait ici ou là, portée par les éléments, chahutée par le vent. Roulant et déboulant au hasard et par mégarde, ne sachant jamais vraiment trouver sa place. Minérale, elle aurait pu être brillante et solide comme un diamant, mais la vie avait décidé de la faire friable comme le calcaire et molle comme la glaise. Tout un programme. Comment voulez-vous survivre aux tempêtes, aux pluies diluviennes et aux rafales de vent lorsque vous vous écorchez vif à chaque choc ?

C’est là tout le malheur de cette pierre : avancer, rouler, encore et encore, inexorablement, en s’amochant continuellement. Accuser les coups de tonnerre et du sort, s’effriter, s’abimer. Douce pierre fragile traitée par les éléments comme un roc. Au cœur de cette pierre, se trouve une énigme. Du magma en fusion, alimenté par quantité de questions et d’appréhensions. La lave fuse, explose, bout, jaillit et recouvre parfois les parois. Mais la roche volcanique n’a jamais l’occasion de se solidifier, que déjà une autre irruption est en cours. Eternelle fusion interne, qui peut aussi bien prendre l’apparence d’une effusion de joie ou d’un enfer de tristesse.

Cette pierre, alliage de lave et d’une fragile terre glaise l’enrobant, est comme le caillou sur lequel nous vivons : elle tourne sur elle-même, encore et toujours, cherchant une direction, la bonne direction. Par ici ? Par là ? Rien ne semble certain et les révolutions s’enchainent continuellement. Pourtant, à chaque tour, la pierre est un peu plus désorientée. A quoi tout cela rime-t-il ? Pourquoi continuer à s’efforcer de chercher le réconfort de la lumière et sa chaleur, quand les ténèbres finissent toujours par ressurgir ? Eternel recommencement, douleur inévitable, châtiment.

Ce que la pierre n’avait pas compris étant jeune, c’est que mille et mille autres roches gravitaient également dans les parages, toutes en quête du soleil. Un soleil difficile à trouver pour chacune d’elle, et non seulement pour notre petite boule de lave en fusion. Ca, elle ne l’a compris que plus tard, après avoir crié à qui veut l’entendre que c’était fini, qu’elle refusait désormais de tourner sur elle-même pour ne rencontrer que la nuit glacée. Par trois fois, elle a hurlé sa douleur à la face du monde. Par mille fois, on lui a répondu de s’accrocher et de continuer à tourner, parce que c’est ainsi et parce qu’il faut bien se soumettre aux lois de l’univers. Mais personne ne semblait comprendre la tempête perpétuelle qui s’abattait sur notre bout de roche malléable, comprendre la douleur qui était la sienne, insupportable et pourtant supportée malgré tout, comprendre la noirceur des ténèbres dans lesquels elle était plongée.

Ce que la pierre n’avait pas vu, aveuglée par la nuit, c’est que toutes les roches autour d’elle, sans exception, étaient livrées au même sort. Certes, quelques unes s’en sortaient mieux que d’autres, pouvant compter sur leur composition solide et immuable. Mais bon nombre de cailloux, éparpillés dans la noirceur de la galaxie, subissaient les mêmes assauts des éléments, la même douleur des questionnements intérieurs. Dans cet univers, précisément, chaque pierre ne se pensait que simple caillou, quand elle était en réalité… une planète, avec tout un écosystème complexe et fragile, plus ou moins équilibré mais toujours singulier. Ces étoiles, qui redoutaient tant la nuit, ne parvenaient pas à trouver la lumière pour la simple raison que c’étaient elles qui irradiaient. Elles qui produisaient leur propre lumière, éclairant l’univers de milliards d’étincelles plus ou moins brillantes. Et ce spectacle vaut le détour.

Une nuit de janvier, notre roche a brillé un peu plus fort que d’ordinaire. Dans le ciel, elle s’est déplacée pour s’approcher d’une enfant sur le point de naître. Sur mon berceau, elle s’est penchée et marraine ma fée m’a transmis tout son être, tout ce qu’elle savait et ne savait pas. Toutes ses expériences, ses doutes, ses échecs et douleurs. Toutes ses joies aussi, sa lumière, resplendissante, et ses jeux de couleurs flamboyantes issues du magma en fusion. Elle s’est penchée sur mon berceau et c’est ainsi que je suis devenue moi.

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