Golem

Un bout de papier glissé entre les lèvres et le géant s’éveilla. Le Golem sortit immédiatement de sa torpeur. La glaise prenait vie, sous les ordres d’un maître qui avait mis tant de temps à façonner sa créature. « Venge-moi », disait simplement le billet, désormais logé dans la gorge du colosse. La vengeance serait sa mission, pour cette fois. Car il en avait eu d’autres auparavant, toutes glissées dans son orifice buccal pour activer la terre modelée par l’Homme. Précisément, le géant se situait entre ciel et terre, mue par la force du divin au service des fragiles humains. « Venge-moi », avait ordonné le commanditaire, David, un simple enfant pas plus haut que trois menoras. De qui, pour quelle raison un si jeune bambin en voulait-il à un ennemi dès son plus jeune âge ? Il ne le dirait pas. Les explications étaient siennes, et uniquement siennes. Mais le Golem, lui, savait. Il n’avait eu aucun mal à deviner de quoi il retournait. Et il exécuterait l’ordre de son maître.

Le colosse se mit en route. Il devait parcourir les immensités, traverser le désert en sens inverse de la fuite d’autrefois pour trouver le fautif, celui qui déchaînait la haine du petit garçon : le descendant du roi d’Egypte. Ce rejeton de pharaon ignorait tout de son ascendance, menant une vie simple, faite de petits larcins, dans les rues de terre battues du Caire, Misr, la patrie d’Osiris et d’Anubis. De jour, le garçonnet, prénommé Ahmed, partageait son temps entre la vente de rondelles de pain aux locaux, le matin, pour accompagne le foul qui leur servait de petit-déjeuner, et les visites proposées aux touristes, écrasés par la chaleur ambiante et roussis par le soleil. En mal de mythologie, ceux-ci étaient venus admirer le masque funéraire de Toutankhamon et la momie de Ramsès II dans les salles du musée national, mais surtout les célèbres pyramides de Khéops à Gizeh, à une quarantaine de kilomètres de la capitale en passant par la route des Pyramides, sharia El-Ahram, inaugurée en son temps par l’impératrice Eugénie, l’épouse espagnole de Naopélon III. Sur place, après avoir traversé la bande de désert qui entoure l’édifice d’albâtre, à dos de chameau ou d’un cheval rachitique et mal traité, la somptueuse nécropole se dévoilait à eux, flanquée du Sphinx devant lequel Nasser avait autrefois été immortalisé. Le garçon leur contait alors l’histoire des pharaons Khéops, Képhren et Mykérinos et de leurs épouses. La visite se poursuivait par un passage obligé dans les tunnels souterrains menant aux chambres funéraires. A cette occasion, le garçon trouvait toujours le moyen de chiper un portefeuille ou deux. De nuit, l’enfant retournait à al-qāhira, « la Victorieuse », pour fuir la chaleur du désert et traîner avec ses amis le long des berges du Nil, près du Maspero qui abrite la télévision nationale. Sa vie était toute tracée, rien d’important ne devait venir la bouleverser pour changer le cours de l’Histoire, dans un sens comme dans un autre. Mais il ignorait qu’à environ 700 kilomètres de là, un rival dont il ignorait tout venait de signer sa perte.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :