Les portes

Il existe des portes entre les mondes, estimaient Jim Morrison et les autres membres du groupe The Doors. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils ont baptisé leur groupe ainsi. L’un de mes films favoris s’appelle « Le Château ambulant » de Hayao Miyazaki. Dans ce chef d’oeuvre d’animation, la porte du château sur pattes, fait de bric et de broc, s’ouvre tantôt à un endroit, tantôt à un autre. On peut donc passer d’une ville à l’autre, d’un univers à l’autre, simplement en abaissant la poignée d’une porte. Tant de possibilités. Ici un village japonais en pleine effervescence, là une verte prairie qui s’étend à perte de vue, paisible et enchanteresse. L’un des romans, ou plutôt l’une des séries de romans qui m’ont le plus marquée dans mon adolescence et ma vie entière se nomme A la croisée des mondes. Dans l’univers féérique et sombre imaginé par Philip Pullman, une enfant, Lyra, et l’un de ses amis peuvent voyager entre différents lieux parallèles grâce à un couteau qui a la propriété d’ouvrir des brèches entre les espaces et les temporalités.

J’aime l’idée de transgresser les frontières, qui ne sont, à mon sens, qu’une invention de la bêtise humaine et du nationalisme. S’endormir dans un train en France et ses réveiller en territoire italien ou suisse, sans même avoir senti la moindre secousse au passage de la frontière dématérialisée. Traverser les Alpes en une journée ou bien franchir un fleuve et se retrouver ailleurs, là où l’on parle une autre langue et une autre culture.

Les portes sont faites pour être ouvertes et non fermées à double tour. Sauf que dans ma vie, j’ai la sensation de ne jamais y parvenir. De buter sur une clenche qui refuse de s’abaisser. Ou bien de n’ouvrir pas les bonnes portes. D’enfoncer celles qui sont déjà ouvertes, tête la première, pour me retrouver propulsée dans un univers auquel je n’appartiens pas. Dans ma vie, je cherche le chemin de ma maison, mais jamais la porte ne s’ouvre sur le bon lieu. Je rêve d’une utopie, d’un lieu à moi, où je me sentirais parfaitement à ma place. Mais la porte ne s’ouvre pas, ou pas au bon endroit.

Par le passé, il m’est arrivé de descendre aux enfers et d’en pousser la porte, innocemment, pour me retrouver confrontée à mes peurs les plus sombres. Je me suis alors engouffrée dedans, laissée aspirer par le tourbillon noir et sordide d’Hadès, qui m’a prise au piège. Le pire est que j’ai longtemps cru appartenir à ces lieux, devoir faire preuve de pénitence pour une faute quelconque que j’avais commise en arrivant sur terre. Expier un mal profondément ancré en moi et être frappée d’une malédiction à laquelle on ne peut échapper.

Aujourd’hui, je comprends mieux que ce qui m’arrivait n’était nullement lié à une faute de ma part ou de celle de mes ancêtres, comme dans la mythologie antique. C’est juste que certaines des portes de mon esprit mènent sur des chemins tortueux, traversant des forêts maléfiques pleines de pièges menant à la mort. Je ne comprends toujours pas pourquoi cette noirceur est et a toujours été en moi, quand d’autres n’ont qu’à se promener sur un petit chemin de cailloux blancs tout au long de leur vie, sans jamais qu’aucun caillou n’entre dans leurs chaussures, justement.

J’ignore pourquoi je suis faite ainsi et pas autrement. Mais ce que j’ai fini par apprivoiser, c’est que mon cerveau, s’il m’en fait voir de toutes les couleurs et surtout de la noirceur, recèle une infinité de porte, toutes plus mystérieuses les unes que les autres. Et j’aime ça. J’aime explorer les chemins qui me mènent vers la créativité, à l’oral, à l’écrit, au théâtre ou dans la peinture. Mes portes sont trop nombreuses pour que je sache véritablement où je vais, mais chaque porte a le mérite d’ouvrir sur un dédale, un labyrinthe plus fascinant que le précédent.

Probablement que je m’y perdrai à nouveau, un jour, ou que je serai encore une fois happée par les enfers. Pour autant, je ne peux m’empêcher de continuer à pousser des portes, prudemment, en les entrebâillant d’abord puis en les ouvrant franchement. Parfois, elles ouvrent sur des pièces vides, sans intérêt, mais c’est seulement que je ne sais pas m’y attarder pour les meubler et en faire un nid douillet. Parfois, la découverte est immense : une caverne aux trésors, une sépulture égyptienne somptueuse, une rivière fraîche au milieu d’une clairière ou bien une planète brillante et inexplorée.

J’aime les portes lorsqu’elles sont ouvertes, qu’elles permettent de voir ce qui nous attend et d’étudier la possibilité d’aller vers un autre monde. Je suis comme un chat, qui miaule devant une fenêtre fermée mais hésite à sortir lorsqu’une âme charitable daigne lui ouvrir. Les portes ouvertes, oui, mais à condition que j’aie le droit de décider ou non d’en franchir le seuil. Le seuil de la maison, de l’école, de la vie.

J’ai souvent l’impression d’être une enfant âgée de 1.000 ans, déjà épuisée par la vie mais dont l’existence ne ferait à peine que commencer. Je suis une vieille âme, qui erre sur terre à la quête d’un salut plus doux. Alors j’ouvre des portes, des livres, voyage et explore, espérant trouver enfin mon utopie, mon lieu à moi, mon île de repos. Je cherche tout à la fois mes racines, le lieu de mes ancêtres, et l’endroit où je serais chez moi. Mon « Heimat », comme on dit en allemand. Parole intraduisible qui désigne aussi bien le lieu d’où l’on vient que le lieu où l’on se sent chez soi. L’allemand regorge de mots magnifiques pour dire le vague à l’âme, les tourments de l’esprit, la douleur du coeur et de l’amour. Ce n’est pas pour rien qu’il est la langue du romantisme. J’aime cette langue qui permet d’exprimer ce que l’on a au plus profond de soi. Dommage que je ne pratique plus, le vocabulaire et la grammaire s’effacent de ma mémoire.

La porte qui s’ouvre, c’est comme une page blanche au-dessus de laquelle se tient un stylo prêt à entrer en action. Et parfois, sur le seuil, on découvre une pièce magique, qui recèle les plus beaux de nos souvenirs. J’espère ne jamais perdre cela, ma chambre des souvenirs.

Connaissez-vous le film Le Secret derrière la porte de Fritz Lang ? Une réinterprétation moderne du mythe de Barbe Bleue. J’aime à croire que moi aussi, je vis dans un château mystérieux, tel le manoir de Manderley dans Rebecca d’Alfred Hitchcock. J’aime surtout croire qu’un château mystérieux vit en moi et que toutes les portes cachent un beau, un magnifique secret derrière chacune d’entre elles. C’est mon palais à moi, qui mène à des univers parallèles fabriqués de toutes pièces par mon esprit.

Il existe des portes entre les mondes. Oserez-vous les pousser ?

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