Le Mindpalace

J’erre. Je suis perdue. Je tâtonne dans l’obscurité. La progression est difficile. Mais où suis-je donc ? Les couloirs semblent sans fin, je ne sais plus par quel côté je suis arrivée. C’était quand déjà ? J’ai perdu la notion du temps en même temps que celle de l’espace. Il me semble que j’erre depuis une éternité dans ce dédale inextricable, sans fil d’Ariane pour me guider. Et personne, ni Ariane ni autre. Personne pour venir à ma rescousse. Je suis seule. Seule au milieu des pièces, des escaliers, des corridors qui s’étendent à perte de vue. Je suis seule, sans savoir si quelqu’un m’attend quelque part, derrière l’une de ces portes bien trop nombreuses. Alors j’avance, j’explore en me retournant régulièrement. A certains moments, l’avancée me semble ardue, inutile. Pourquoi continuer à m’enfoncer dans cet immense labyrinthe si je n’en trouve pas la sortie ? A quoi bon ? Puis je me reprends et poursuis ma marche. Passés les moments de découragement, survient l’espoir. L’espoir de jours meilleurs, l’espoir d’y voir plus clair. Et surtout, de trouver un sens à tout cela. Quête d’éternel, quête d’une issue et quête de sens.

Alors j’erre, je tâtonne. Encore et encore. J’oublie par où je suis passée et effectue probablement des tours en rond. Qu’importe, je poursuis mon chemin.

Et au milieu, coule un ruisseau

Un galet, de taille moyenne, ovale, lisse. L’eau coule par-dessus. Une eau fraîche, limpide, d’un ruisseau originaire de quelques encablures plus haut, sur l’ubac. Tout autour, un mélange de conifères et de feuillus, bien touffus à cette époque de l’année. L’époque des vacances, des enfants qui plongent tout entiers dans l’eau glacée, qui construisent des barrages avec les pierres jonchant le lit de notre ruisseau. L’époque aussi des randonneurs, des lourdes chaussures lacées marquant leur empreinte sur le sol humide, des trous à espace régulier formés par les pointes des bâtons de marche, des sandwiches bien mérités, avalés après une ascension abrupte et sous un soleil au zénith.

Pour un instant ou deux, notre ruisseau vit sa plus belle phase de l’année : celle de la renaissance, de l’entrée dans le monde des vivants. L’eau qui nourrit la terre, l’herbe et les arbres. L’eau source de vie, qui ruisselle telles des veines translucides à travers le relief. Au-dessus, le ciel inonde la vallée de son éblouissante lumière, qui réchauffe la terre et les cœurs. Une luminosité crue, inévitable, qui se reflète à la surface comme dans les profondeurs du ruisseau. Durant un instant, un animal sauvage observe les environs, puis s’enfuit vers le lointain, à la recherche de son déjeuner. Il s’est abreuvé à un endroit où l’eau est plus calme que d’ordinaire, moins torrentielle.

Dans un coin, en sous-bois, une nichée d’oisillons appelle ses parents à gorge déployée. Chacun réclame sa part de lombrics pré-digérés pour emplir leurs gosiers prématurés. Les géniteurs ne sont pas bien loin, partis seulement à quelques encablures, gardant un œil consciencieux sur leur progéniture. Plus bas dans la vallée, un ensemble de sept ruches se dresse au milieu d’une clairière, seule trace durable laissée par les humains dans le coin. Et au milieu, coule un ruisseau.

Parfum de liberté

Ce matin, j’ai pris la voiture pour venir. Pas ma voiture, évidemment, mais une voiture, celle de ma mère. Sensation de liberté, de libération, d’émancipation de mes peurs. Je craignais de ne pas réussir à conduire, d’avoir un accident, de ne pas me rappeler le chemin. J’ai surmonté tout ça. J’en suis fière, heureuse et en ressens de la douceur. J’aimerais que chacune de mes peurs évolue ainsi, se disperse dans l’expérience, l’apprentissage, l’acquisition de nouvelles capacités. Evolution vers une existence plus riche en expériences, en rebondissements, en « je tente et on verra » plutôt qu’en « oui mais, s’il se passait ça… ».

J’aimerais être téméraire, ferme et inflexible, dure au mal et insouciante face à l’adversité. Mais voilà, je suis moi. Douce et fragile à la fois, gauche et maladroite parfois, sensible et émotive souvent, pétrie de peurs toujours.

Ce matin, la liberté avait un parfum d’essence sous le capot et d’intérieur de voiture. Ce matin, j’ai conduit. Ma liberté, je la gagne chaque jour. Ce matin, l’émancipation avait la couleur des phares de voiture dans la nuit.

(Ce texte fut écrit le jour de mes 30 ans)

Couleur intérieure

Je suis rouge amour, rouge baiser, rouge carmin, vermillon ou sang. Je suis rouge rose, la fleur comme la couleur, rouge étincelant, flamboyant. Je suis rouge bonheur mais aussi rouge colère, tantôt rouge candide ou rouge putain. Rouge de la vierge, rouge de joie, rouge de crier trop fort, de courir trop vite, d’être essoufflée ou de parler trop vulgairement. Je suis rouge des pieds à la tête, et même les cheveux, je les ai eus rouges pendant une longue période. Je suis rouge du sang qui circule en moi, rouge du soleil qui me chauffe les os et la carcasse.

Je suis rouge primaire, duquel découle une infinité de nuances. Je suis rouge alerte, rouge espiègle, rouge vif et incisif. Mais je suis aussi rouge coucher de soleil, rouge naissance et renaissance. Rouge cardinal mêlé au blanc papal. Mon âme est rouge.

Autoportrait

C’est l’histoire d’une petite boule de nerfs et d’angoisses. Cette pierre ronde, au cœur de chewing gum, allait ici ou là, portée par les éléments, chahutée par le vent. Roulant et déboulant au hasard et par mégarde, ne sachant jamais vraiment trouver sa place. Minérale, elle aurait pu être brillante et solide comme un diamant, mais la vie avait décidé de la faire friable comme le calcaire et molle comme la glaise. Tout un programme. Comment voulez-vous survivre aux tempêtes, aux pluies diluviennes et aux rafales de vent lorsque vous vous écorchez vif à chaque choc ?

C’est là tout le malheur de cette pierre : avancer, rouler, encore et encore, inexorablement, en s’amochant continuellement. Accuser les coups de tonnerre et du sort, s’effriter, s’abimer. Douce pierre fragile traitée par les éléments comme un roc. Au cœur de cette pierre, se trouve une énigme. Du magma en fusion, alimenté par quantité de questions et d’appréhensions. La lave fuse, explose, bout, jaillit et recouvre parfois les parois. Mais la roche volcanique n’a jamais l’occasion de se solidifier, que déjà une autre irruption est en cours. Eternelle fusion interne, qui peut aussi bien prendre l’apparence d’une effusion de joie ou d’un enfer de tristesse.

Cette pierre, alliage de lave et d’une fragile terre glaise l’enrobant, est comme le caillou sur lequel nous vivons : elle tourne sur elle-même, encore et toujours, cherchant une direction, la bonne direction. Par ici ? Par là ? Rien ne semble certain et les révolutions s’enchainent continuellement. Pourtant, à chaque tour, la pierre est un peu plus désorientée. A quoi tout cela rime-t-il ? Pourquoi continuer à s’efforcer de chercher le réconfort de la lumière et sa chaleur, quand les ténèbres finissent toujours par ressurgir ? Eternel recommencement, douleur inévitable, châtiment.

Ce que la pierre n’avait pas compris étant jeune, c’est que mille et mille autres roches gravitaient également dans les parages, toutes en quête du soleil. Un soleil difficile à trouver pour chacune d’elle, et non seulement pour notre petite boule de lave en fusion. Ca, elle ne l’a compris que plus tard, après avoir crié à qui veut l’entendre que c’était fini, qu’elle refusait désormais de tourner sur elle-même pour ne rencontrer que la nuit glacée. Par trois fois, elle a hurlé sa douleur à la face du monde. Par mille fois, on lui a répondu de s’accrocher et de continuer à tourner, parce que c’est ainsi et parce qu’il faut bien se soumettre aux lois de l’univers. Mais personne ne semblait comprendre la tempête perpétuelle qui s’abattait sur notre bout de roche malléable, comprendre la douleur qui était la sienne, insupportable et pourtant supportée malgré tout, comprendre la noirceur des ténèbres dans lesquels elle était plongée.

Ce que la pierre n’avait pas vu, aveuglée par la nuit, c’est que toutes les roches autour d’elle, sans exception, étaient livrées au même sort. Certes, quelques unes s’en sortaient mieux que d’autres, pouvant compter sur leur composition solide et immuable. Mais bon nombre de cailloux, éparpillés dans la noirceur de la galaxie, subissaient les mêmes assauts des éléments, la même douleur des questionnements intérieurs. Dans cet univers, précisément, chaque pierre ne se pensait que simple caillou, quand elle était en réalité… une planète, avec tout un écosystème complexe et fragile, plus ou moins équilibré mais toujours singulier. Ces étoiles, qui redoutaient tant la nuit, ne parvenaient pas à trouver la lumière pour la simple raison que c’étaient elles qui irradiaient. Elles qui produisaient leur propre lumière, éclairant l’univers de milliards d’étincelles plus ou moins brillantes. Et ce spectacle vaut le détour.

Une nuit de janvier, notre roche a brillé un peu plus fort que d’ordinaire. Dans le ciel, elle s’est déplacée pour s’approcher d’une enfant sur le point de naître. Sur mon berceau, elle s’est penchée et marraine ma fée m’a transmis tout son être, tout ce qu’elle savait et ne savait pas. Toutes ses expériences, ses doutes, ses échecs et douleurs. Toutes ses joies aussi, sa lumière, resplendissante, et ses jeux de couleurs flamboyantes issues du magma en fusion. Elle s’est penchée sur mon berceau et c’est ainsi que je suis devenue moi.

Marathon Xavier Dolan

Je rêve de hurler. Je rêve de hurler, tant et plus. Je rêve de hurler à en perdre la raison, à ne plus avoir de voix. Je rêve mais ne le fais pas. 

Je bous. En dedans, à l’intérieur. Comme tant de gens, j’imagine. Pourtant la peine, la colère et tout ce cogne si fort en moi laisse mon extérieur de marbre. Putain ce que ça plombe. Ce que ça coûte en énergie. Et ce que j’en ai marre. 

« Le verbe cristallise la pensée », qu’il disait. Je t’en foutrais, de la cristallisation de la pensée. Rien ne peut cristalliser, ni même traduire, le dedans. Rien. Enfoui à jamais ou exprimé mal, voilà la vérité. Rien que de la merde à l’intérieur. Foutraque, indicible. Tu aimerais écouter quelqu’un qui ne parvient pas à s’exprimer, toi ? Un bègue, une personne avec un accent à tailler au couteau, de laquelle tu ne piperais qu’un mot sur dix, et j’suis gentille ? Bah voilà, you proved my point. Voilà pourquoi je ne te dis pas ce que je pense. Pas ce que je ressens, pas ce que je suis, ou pas ce que je penses de ta petite gueule qui me juge de l’extérieur, et qui semble hurler « mais qu’elle est conne celle-là, avec ses phrases de bourge coincée qui veulent rien dire ». Parfois, tu donnes plutôt dans le « ouais ma grosse, vas-y cause, mais de toute façon, t’es pas dans la catégorie des baisables, donc t’as pas voix au chapitre ». Je te prête des mots que tu n’as pas. « Voix au chapitre », jamais tu ne dirais ça. Tu  es bien trop niaiseux pour ça. « Tu » es tous ces regards que j’ai sentis sur moi, pendant si longtemps. « Tu » es ces connards qui jugent. « Tu » es tout autour. « Tu » es sûrement moi, aussi, quand j’ai bu ou que je parle fort pour me donner de la constance. Tu es nous, finalement. Et ça me débecte.

« Tu » es celui donc Bégaudeau parlait dans son Histoire de ta bêtise. Tu es Bégaudeau aussi, dans ce qu’il a de plus détestable à faire la leçon. Homme blanc, quadra parisien bien installé, qui n’es pas resté avec son petit salaire de prof de REP+. Tu es moi, évidemment, qui parle comme si j’en avais bavé toute ma vie. Meuf blanche, éduquée, suffisamment autiste pour ne pas remarquer vos gesticulations inutiles, mais suffisamment habile pour me fondre dans la masse. (Merci à toi, mon autiste, cette part de moi que j’apprends à connaître et à laisser grandir. Je ne veux plus jamais te réprimer, le monde extérieur le fait déjà bien assez.)

Thank you, next. 

Handicap

Me suivras-tu durant toute ma vie ? Dans toutes mes péripéties ? A jamais liée à toi, mon handicap, puisque nous deux ne faisons qu’une, j’en ai bien peur.

Mon handicap est multiple et protéiforme. Tantôt fatigue, tantôt hypersensorialité, puis hyperémotivité. Une chose est sûre : tu me pompes mon énergie. Tu me la suces tel un vampire assoiffé et je suis incapable de m’en protéger. Tout ce que je peux mettre en place c’est, au mieux, camoufler mes difficultés.

Ce petit vampire, qui prend parfois l’apparence d’une énorme chauve-souris, me suivra-t-il durant toute ma vie ?

Être bien avec soi

Toi et moi ne faisons qu’un, petit être. Un tout disparate, éclectique et parfois écarlate de rage. La rage de vivre, de s’enfuir et de quitter la maladie. L’envie d’ailleurs, de grandeur, de reconnaissance et d’importance. Tel est le bilan actuel : je suis dans la peau et dans les os d’une proche inconnue, ni tout à fait la même qu’autrefois, ni tout à fait une autre. Et j’espère, j’attends. Que la pluie tombe, salvatrice, pour me laver de mes vies passées. Que l’eau, source de vie, me métamorphose en une chose que je n’ai jamais su être auparavant : heureuse et comblée.

Mes espérances portent sur un futur plus calme, moins infernal et chaotique. Redessiner un monde et des paysages vallonnés, inondés de lumière, pour anéantir les gouffres sanguinolents, les cratères en fusion, la roche dégoulinante et l’odeur de souffre. Assise à sa place aujourd’hui ou allongée au lit, dans de longs moments d’inactivité et de contemplation, madame rêve. Tantôt d’atomiser l’univers, tantôt de le guérir de toute forme de souffrance. Madame rêve de cieux perpétuels, d’un temps qui n’existerait plus ou d’un corps sans maux, sans douleur aucune. Madame rêve, bien éveillée, cette fois. Car autrefois, les rêveries étaient teintées de fébrilité, de fièvre délirante, de frontières troubles avec ce que vous nommez réalité. La vôtre ? La mienne ? Pourront-elles jamais s’accorder et se rapprocher suffisamment pour que mon apparente froideur et mon bouillonnement intérieur soient enfin compris ?

Quand et comment suis-je bien avec moi-même ? Il me semble que la réponse est toute trouvée : quand je crée. Lorsque, stylo ou pinceau en main, pieds sur un plateau de théâtre et coeur dans les nuages, je transcende toutes mes difficultés pour parvenir à faire ce qui me ressource le plus : m’exprimer.

J’aimerais tant faire de ma vie celle d’un artiste, plutôt comprise que maudite, et qui vivrait de son art. Encore une fois, madame rêve. De lointains horizons, de collines et bois sacrés, et de lumières indescriptibles, capturées sur une pellicule de cinéma. Pour être bien avec moi-même, je crois qu’il faut que j’accepte de délaisser tous les faux-semblants dont j’ai pu me parer jusqu’à présent : oui, madame est une rêveuse, la tête sur la lune et les pieds dans le sable de Californie. On dit que le cinéma est une industrie, et ce à juste titre, mais ce qui m’intéresse est uniquement de faire de l’art. Créer du beau, ou du moins beau, dans le simple but de m’exprimer, de faire passer un message et aucunement n’être utile à la société. J’aimerais peindre, chanter, danser, jouer et tournoyer sur des planches pour dire ainsi qui je suis et être moi-même, tout simplement. Ni tout à fait la même tout le temps, ni tout à fait une autre.

Je suis entrée dans une phase d’acceptation qu’aucun médicament, aucune thérapie et nul.le praticien.ne ne pourrait me rendre (ou plutôt, m’accorder pour la première fois) ce que je suis la seule à pouvoir aller décrocher, loin là-haut, au milieu des étoiles : ma liberté. Liberté d’être pleinement, liberté de faire, liberté de ne plus rendre de comptes à une hiérarchie et liberté de laisser entrevoir mes couleurs et démons intérieurs. Mieux que ça même, j’aimerais qu’on me reconnaisse pour ce que j’ai traversé, qu’on m’acclame pour en être parvenue jusqu’ici. Qu’on m’offre reconnaissance et réconfort juste pour être là, en vie et moi-même. Le tout après 30 ans de camouflage et de mensonges. J’aimerais qu’on me transmette la force que je n’ai pas encore, qui est celle de me satisfaire d’être moi et de me suffire à moi-même.

Il faut bien avouer que j’ai légèrement tendance à en vouloir plus, toujours plus. Faire plus, plus vite, pour espérer un jour parvenir au pic du sommet que je gravis perpétuellement. Faire trop pour, peut-être, réussir à me contenter de ce que j’ai et, surtout, de ce que je suis. Ces temps-ci, cela passe par moins d’achats et plus de réflexion avant de sortir l’argent du porte-monnaie, qui, disons-le franchement, me glisse facilement des mains. Mais je sais aussi me mettre au travail, quand il le faut, pour être efficace et productive. J’espère que la maladie ne m’a pas ôté cette qualité, lorsqu’elle m’a confisqué mon énergie. « Ca reviendra », me dit-on. Oui mais quand ? Et pour quoi faire ? Si c’est seulement pour produire plus, travailler encore et encore, et inévitablement me brûler les ailes comme je l’ai fait auparavant, alors non merci. Je choisis la sérénité des moines zen, la tonsure en moins.

Je n’irai pas jusqu’à dire que je suis guérie ou que j’ai la forme, loin de là. Mais contrairement à autrefois, je suis aujourd’hui en capacité d’affirmer que mon trouble et moi, accompagnés de mes angoisses et peurs, suivis de près par mes rêves et espoirs, sommes actuellement en travaux. Une zone de de chantier boueuse où il faut chausser les bottes et le casque de rigueur pour pénétrer dans l’enceinte délimitée par de hautes palissades en métal. Derrière celles-ci, mes ouvriers et moi avons procédé, cette dernière année, à l’un des plus bruyants, des plus difficiles mais aussi jouissifs ouvrages : une démolition. La maison était branlante, les fondations peu saines et les fissures camouflées à grand recours de maquillage. Alors, nous avons tout détruit, pour mieux reconstruire. Se réapproprier les lieux, laisser respirer la terre et privilégier le jardin, celui de l’enfant, plutôt que la demeure, simple symbole extérieur de paraître.

En un peu plus d’un an, les gravats ont presque tous été déblayés, la boue a séché et le jardin a été aplani et étendu. Désormais, il est à perte de vue, au moins dans mon imagination. Et mes fidèles compagnons et mois nous attelons à la tâche de bêcher, semer, désherber et nourrir la terre d’une eau bienvenue. Nous prenons notre temps et nous amusons à vivre de petits instants de pure magie, lorsque la graine libère la première pousse. Quelle beauté !

Parfois, j’attends sagement que la pluie veuille bien tomber pour arroser mon champ, mon potager, mon jardin d’été. Derrière la fenêtre, je patiente, attendant un signe extérieur de bienveillance de la part de l’univers. C’est dans ces instants que madame rêve le plus. De sable fin, de châteaux enchantés et de célébrité. Madame rêve, encore et toujours, en attendant la pluie. Puis elle se souvient qu’elle possède désormais un jardin à entretenir et à chérir. Sans plus attendre, elle se remet alors à la tâche, avec la complicité d’un entourage fabuleux. Si madame rêve beaucoup, elle en oublie presque que ses songes ont bien changé depuis quelques temps et que l’herbe est plus verte désormais. Un jour (patience), la force sera peut-être revenue, suffisamment du moins pour dégainer la plume, le pinceau ou les planches. Et qui sait, peut-être alors les rêves et la réalité ne feront qu’un. J’espère.

La porte

Il existe des portes entre les mondes, estimaient Jim Morrison et les autres membres du groupe The Doors. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils ont baptisé leur groupe ainsi. L’un de mes films favoris s’appelle « Le Château ambulant » de Hayao Miyazaki. Dans ce chef d’oeuvre d’animation, la porte du château sur pattes, fait de bric et de broc, s’ouvre tantôt à un endroit, tantôt à un autre. On peut donc passer d’une ville à l’autre, d’un univers à l’autre, simplement en abaissant la poignée d’une porte. Tant de possibilités. Ici un village japonais en pleine effervescence, là une verte prairie qui s’étend à perte de vue, paisible et enchanteresse. L’un des romans, ou plutôt l’une des séries de romans qui m’ont le plus marquée dans mon adolescence et ma vie entière se nomme A la croisée des mondes. Dans l’univers féérique et sombre imaginé par Philip Pullman, une enfant, Lyra, et l’un de ses amis peuvent voyager entre différents lieux parallèles grâce à un couteau qui a la propriété d’ouvrir des brèches entre les espaces et les temporalités.

J’aime l’idée de transgresser les frontières, qui ne sont, à mon sens, qu’une invention de la bêtise humaine et du nationalisme. S’endormir dans un train en France et ses réveiller en territoire italien ou suisse, sans même avoir senti la moindre secousse au passage de la frontière dématérialisée. Traverser les Alpes en une journée ou bien franchir un fleuve et se retrouver ailleurs, là où l’on parle une autre langue et une autre culture.

Les portes sont faites pour être ouvertes et non fermées à double tour. Sauf que dans ma vie, j’ai la sensation de ne jamais y parvenir. De buter sur une clenche qui refuse de s’abaisser. Ou bien de n’ouvrir pas les bonnes portes. D’enfoncer celles qui sont déjà ouvertes, tête la première, pour me retrouver propulsée dans un univers auquel je n’appartiens pas. Dans ma vie, je cherche le chemin de ma maison, mais jamais la porte ne s’ouvre sur le bon lieu. Je rêve d’une utopie, d’un lieu à moi, où je me sentirais parfaitement à ma place. Mais la porte ne s’ouvre pas, ou pas au bon endroit.

Par le passé, il m’est arrivé de descendre aux enfers et d’en pousser la porte, innocemment, pour me retrouver confrontée à mes peurs les plus sombres. Je me suis alors engouffrée dedans, laissée aspirer par le tourbillon noir et sordide d’Hadès, qui m’a prise au piège. Le pire est que j’ai longtemps cru appartenir à ces lieux, devoir faire preuve de pénitence pour une faute quelconque que j’avais commise en arrivant sur terre. Expier un mal profondément ancré en moi et être frappée d’une malédiction à laquelle on ne peut échapper.

Aujourd’hui, je comprends mieux que ce qui m’arrivait n’était nullement lié à une faute de ma part ou de celle de mes ancêtres, comme dans la mythologie antique. C’est juste que certaines des portes de mon esprit mènent sur des chemins tortueux, traversant des forêts maléfiques pleines de pièges menant à la mort. Je ne comprends toujours pas pourquoi cette noirceur est et a toujours été en moi, quand d’autres n’ont qu’à se promener sur un petit chemin de cailloux blancs tout au long de leur vie, sans jamais qu’aucun caillou n’entre dans leurs chaussures, justement.

J’ignore pourquoi je suis faite ainsi et pas autrement. Mais ce que j’ai fini par apprivoiser, c’est que mon cerveau, s’il m’en fait voir de toutes les couleurs et surtout de la noirceur, recèle une infinité de porte, toutes plus mystérieuses les unes que les autres. Et j’aime ça. J’aime explorer les chemins qui me mènent vers la créativité, à l’oral, à l’écrit, au théâtre ou dans la peinture. Mes portes sont trop nombreuses pour que je sache véritablement où je vais, mais chaque porte a le mérite d’ouvrir sur un dédale, un labyrinthe plus fascinant que le précédent.

Probablement que je m’y perdrai à nouveau, un jour, ou que je serai encore une fois happée par les enfers. Pour autant, je ne peux m’empêcher de continuer à pousser des portes, prudemment, en les entrebâillant d’abord puis en les ouvrant franchement. Parfois, elles ouvrent sur des pièces vides, sans intérêt, mais c’est seulement que je ne sais pas m’y attarder pour les meubler et en faire un nid douillet. Parfois, la découverte est immense : une caverne aux trésors, une sépulture égyptienne somptueuse, une rivière fraîche au milieu d’une clairière ou bien une planète brillante et inexplorée.

J’aime les portes lorsqu’elles sont ouvertes, qu’elles permettent de voir ce qui nous attend et d’étudier la possibilité d’aller vers un autre monde. Je suis comme un chat, qui miaule devant une fenêtre fermée mais hésite à sortir lorsqu’une âme charitable daigne lui ouvrir. Les portes ouvertes, oui, mais à condition que j’aie le droit de décider ou non d’en franchir le seuil. Le seuil de la maison, de l’école, de la vie.

J’ai souvent l’impression d’être une enfant âgée de 1.000 ans, déjà épuisée par la vie mais dont l’existence ne ferait à peine que commencer. Je suis une vieille âme, qui erre sur terre à la quête d’un salut plus doux. Alors j’ouvre des portes, des livres, voyage et explore, espérant trouver enfin mon utopie, mon lieu à moi, mon île de repos. Je cherche tout à la fois mes racines, le lieu de mes ancêtres, et l’endroit où je serais chez moi. Mon « Heimat », comme on dit en allemand. Parole intraduisible qui désigne aussi bien le lieu d’où l’on vient que le lieu où l’on se sent chez soi. L’allemand regorge de mots magnifiques pour dire le vague à l’âme, les tourments de l’esprit, la douleur du coeur et de l’amour. Ce n’est pas pour rien qu’il est la langue du romantisme. J’aime cette langue qui permet d’exprimer ce que l’on a au plus profond de soi. Dommage que je ne pratique plus, le vocabulaire et la grammaire s’effacent de ma mémoire.

La porte qui s’ouvre, c’est comme une page blanche au-dessus de laquelle se tient un stylo prêt à entrer en action. Et parfois, sur le seuil, on découvre une pièce magique, qui recèle les plus beaux de nos souvenirs. J’espère ne jamais perdre cela, ma chambre des souvenirs.

Connaissez-vous le film Le Secret derrière la porte de Fritz Lang ? Une réinterprétation moderne du mythe de Barbe Bleue. J’aime à croire que moi aussi, je vis dans un château mystérieux, tel le manoir de Manderley dans Rebecca d’Alfred Hitchcock. J’aime surtout croire qu’un château mystérieux vit en moi et que toutes les portes cachent un beau, un magnifique secret derrière chacune d’entre elles. C’est mon palais à moi, qui mène à des univers parallèles fabriqués de toutes pièces par mon esprit.

Il existe des portes entre les mondes. Oserez-vous les pousser ?

Le café du matin

Je bois du café pour oublier. Pour être moi même mais aussi pour être une version plus adulte, plus mature. Le matin, je bois du café pour ne plus être une petite fille. Pour me transformer miraculeusement en adulte et faire disparaître mes soucis. Je bois du café pour combler le temps. Je bois du café pour me donner bonne conscience et me réveiller. Le matin, je bois du café. J’aimerais aussi fumer des cigarettes pour consumer le temps mais manque de chance, je ne fume pas. Alors je bois du café. Je crois que je pourrais même boire de l’alcool plus que de raison si mon corps le supportait. Je cherche une addiction. Mais voilà, je ne suis pas addicte. Mon corps ne supporte pas l’alcool ou si peu, je ne fume pas et le café me donne des aigreurs. Je cherche une addiction pour passer le temps. Peut-être l’écriture ?