Être bien avec soi

Toi et moi ne faisons qu’un, petit être. Un tout disparate, éclectique et parfois écarlate de rage. La rage de vivre, de s’enfuir et de quitter la maladie. L’envie d’ailleurs, de grandeur, de reconnaissance et d’importance. Tel est le bilan actuel : je suis dans la peau et dans les os d’une proche inconnue, ni tout à fait la même qu’autrefois, ni tout à fait une autre. Et j’espère, j’attends. Que la pluie tombe, salvatrice, pour me laver de mes vies passées. Que l’eau, source de vie, me métamorphose en une chose que je n’ai jamais su être auparavant : heureuse et comblée.

Mes espérances portent sur un futur plus calme, moins infernal et chaotique. Redessiner un monde et des paysages vallonnés, inondés de lumière, pour anéantir les gouffres sanguinolents, les cratères en fusion, la roche dégoulinante et l’odeur de souffre. Assise à sa place aujourd’hui ou allongée au lit, dans de longs moments d’inactivité et de contemplation, madame rêve. Tantôt d’atomiser l’univers, tantôt de le guérir de toute forme de souffrance. Madame rêve de cieux perpétuels, d’un temps qui n’existerait plus ou d’un corps sans maux, sans douleur aucune. Madame rêve, bien éveillée, cette fois. Car autrefois, les rêveries étaient teintées de fébrilité, de fièvre délirante, de frontières troubles avec ce que vous nommez réalité. La vôtre ? La mienne ? Pourront-elles jamais s’accorder et se rapprocher suffisamment pour que mon apparente froideur et mon bouillonnement intérieur soient enfin compris ?

Quand et comment suis-je bien avec moi-même ? Il me semble que la réponse est toute trouvée : quand je crée. Lorsque, stylo ou pinceau en main, pieds sur un plateau de théâtre et coeur dans les nuages, je transcende toutes mes difficultés pour parvenir à faire ce qui me ressource le plus : m’exprimer.

J’aimerais tant faire de ma vie celle d’un artiste, plutôt comprise que maudite, et qui vivrait de son art. Encore une fois, madame rêve. De lointains horizons, de collines et bois sacrés, et de lumières indescriptibles, capturées sur une pellicule de cinéma. Pour être bien avec moi-même, je crois qu’il faut que j’accepte de délaisser tous les faux-semblants dont j’ai pu me parer jusqu’à présent : oui, madame est une rêveuse, la tête sur la lune et les pieds dans le sable de Californie. On dit que le cinéma est une industrie, et ce à juste titre, mais ce qui m’intéresse est uniquement de faire de l’art. Créer du beau, ou du moins beau, dans le simple but de m’exprimer, de faire passer un message et aucunement n’être utile à la société. J’aimerais peindre, chanter, danser, jouer et tournoyer sur des planches pour dire ainsi qui je suis et être moi-même, tout simplement. Ni tout à fait la même tout le temps, ni tout à fait une autre.

Je suis entrée dans une phase d’acceptation qu’aucun médicament, aucune thérapie et nul.le praticien.ne ne pourrait me rendre (ou plutôt, m’accorder pour la première fois) ce que je suis la seule à pouvoir aller décrocher, loin là-haut, au milieu des étoiles : ma liberté. Liberté d’être pleinement, liberté de faire, liberté de ne plus rendre de comptes à une hiérarchie et liberté de laisser entrevoir mes couleurs et démons intérieurs. Mieux que ça même, j’aimerais qu’on me reconnaisse pour ce que j’ai traversé, qu’on m’acclame pour en être parvenue jusqu’ici. Qu’on m’offre reconnaissance et réconfort juste pour être là, en vie et moi-même. Le tout après 30 ans de camouflage et de mensonges. J’aimerais qu’on me transmette la force que je n’ai pas encore, qui est celle de me satisfaire d’être moi et de me suffire à moi-même.

Il faut bien avouer que j’ai légèrement tendance à en vouloir plus, toujours plus. Faire plus, plus vite, pour espérer un jour parvenir au pic du sommet que je gravis perpétuellement. Faire trop pour, peut-être, réussir à me contenter de ce que j’ai et, surtout, de ce que je suis. Ces temps-ci, cela passe par moins d’achats et plus de réflexion avant de sortir l’argent du porte-monnaie, qui, disons-le franchement, me glisse facilement des mains. Mais je sais aussi me mettre au travail, quand il le faut, pour être efficace et productive. J’espère que la maladie ne m’a pas ôté cette qualité, lorsqu’elle m’a confisqué mon énergie. « Ca reviendra », me dit-on. Oui mais quand ? Et pour quoi faire ? Si c’est seulement pour produire plus, travailler encore et encore, et inévitablement me brûler les ailes comme je l’ai fait auparavant, alors non merci. Je choisis la sérénité des moines zen, la tonsure en moins.

Je n’irai pas jusqu’à dire que je suis guérie ou que j’ai la forme, loin de là. Mais contrairement à autrefois, je suis aujourd’hui en capacité d’affirmer que mon trouble et moi, accompagnés de mes angoisses et peurs, suivis de près par mes rêves et espoirs, sommes actuellement en travaux. Une zone de de chantier boueuse où il faut chausser les bottes et le casque de rigueur pour pénétrer dans l’enceinte délimitée par de hautes palissades en métal. Derrière celles-ci, mes ouvriers et moi avons procédé, cette dernière année, à l’un des plus bruyants, des plus difficiles mais aussi jouissifs ouvrages : une démolition. La maison était branlante, les fondations peu saines et les fissures camouflées à grand recours de maquillage. Alors, nous avons tout détruit, pour mieux reconstruire. Se réapproprier les lieux, laisser respirer la terre et privilégier le jardin, celui de l’enfant, plutôt que la demeure, simple symbole extérieur de paraître.

En un peu plus d’un an, les gravats ont presque tous été déblayés, la boue a séché et le jardin a été aplani et étendu. Désormais, il est à perte de vue, au moins dans mon imagination. Et mes fidèles compagnons et mois nous attelons à la tâche de bêcher, semer, désherber et nourrir la terre d’une eau bienvenue. Nous prenons notre temps et nous amusons à vivre de petits instants de pure magie, lorsque la graine libère la première pousse. Quelle beauté !

Parfois, j’attends sagement que la pluie veuille bien tomber pour arroser mon champ, mon potager, mon jardin d’été. Derrière la fenêtre, je patiente, attendant un signe extérieur de bienveillance de la part de l’univers. C’est dans ces instants que madame rêve le plus. De sable fin, de châteaux enchantés et de célébrité. Madame rêve, encore et toujours, en attendant la pluie. Puis elle se souvient qu’elle possède désormais un jardin à entretenir et à chérir. Sans plus attendre, elle se remet alors à la tâche, avec la complicité d’un entourage fabuleux. Si madame rêve beaucoup, elle en oublie presque que ses songes ont bien changé depuis quelques temps et que l’herbe est plus verte désormais. Un jour (patience), la force sera peut-être revenue, suffisamment du moins pour dégainer la plume, le pinceau ou les planches. Et qui sait, peut-être alors les rêves et la réalité ne feront qu’un. J’espère.

La porte

Il existe des portes entre les mondes, estimaient Jim Morrison et les autres membres du groupe The Doors. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils ont baptisé leur groupe ainsi. L’un de mes films favoris s’appelle « Le Château ambulant » de Hayao Miyazaki. Dans ce chef d’oeuvre d’animation, la porte du château sur pattes, fait de bric et de broc, s’ouvre tantôt à un endroit, tantôt à un autre. On peut donc passer d’une ville à l’autre, d’un univers à l’autre, simplement en abaissant la poignée d’une porte. Tant de possibilités. Ici un village japonais en pleine effervescence, là une verte prairie qui s’étend à perte de vue, paisible et enchanteresse. L’un des romans, ou plutôt l’une des séries de romans qui m’ont le plus marquée dans mon adolescence et ma vie entière se nomme A la croisée des mondes. Dans l’univers féérique et sombre imaginé par Philip Pullman, une enfant, Lyra, et l’un de ses amis peuvent voyager entre différents lieux parallèles grâce à un couteau qui a la propriété d’ouvrir des brèches entre les espaces et les temporalités.

J’aime l’idée de transgresser les frontières, qui ne sont, à mon sens, qu’une invention de la bêtise humaine et du nationalisme. S’endormir dans un train en France et ses réveiller en territoire italien ou suisse, sans même avoir senti la moindre secousse au passage de la frontière dématérialisée. Traverser les Alpes en une journée ou bien franchir un fleuve et se retrouver ailleurs, là où l’on parle une autre langue et une autre culture.

Les portes sont faites pour être ouvertes et non fermées à double tour. Sauf que dans ma vie, j’ai la sensation de ne jamais y parvenir. De buter sur une clenche qui refuse de s’abaisser. Ou bien de n’ouvrir pas les bonnes portes. D’enfoncer celles qui sont déjà ouvertes, tête la première, pour me retrouver propulsée dans un univers auquel je n’appartiens pas. Dans ma vie, je cherche le chemin de ma maison, mais jamais la porte ne s’ouvre sur le bon lieu. Je rêve d’une utopie, d’un lieu à moi, où je me sentirais parfaitement à ma place. Mais la porte ne s’ouvre pas, ou pas au bon endroit.

Par le passé, il m’est arrivé de descendre aux enfers et d’en pousser la porte, innocemment, pour me retrouver confrontée à mes peurs les plus sombres. Je me suis alors engouffrée dedans, laissée aspirer par le tourbillon noir et sordide d’Hadès, qui m’a prise au piège. Le pire est que j’ai longtemps cru appartenir à ces lieux, devoir faire preuve de pénitence pour une faute quelconque que j’avais commise en arrivant sur terre. Expier un mal profondément ancré en moi et être frappée d’une malédiction à laquelle on ne peut échapper.

Aujourd’hui, je comprends mieux que ce qui m’arrivait n’était nullement lié à une faute de ma part ou de celle de mes ancêtres, comme dans la mythologie antique. C’est juste que certaines des portes de mon esprit mènent sur des chemins tortueux, traversant des forêts maléfiques pleines de pièges menant à la mort. Je ne comprends toujours pas pourquoi cette noirceur est et a toujours été en moi, quand d’autres n’ont qu’à se promener sur un petit chemin de cailloux blancs tout au long de leur vie, sans jamais qu’aucun caillou n’entre dans leurs chaussures, justement.

J’ignore pourquoi je suis faite ainsi et pas autrement. Mais ce que j’ai fini par apprivoiser, c’est que mon cerveau, s’il m’en fait voir de toutes les couleurs et surtout de la noirceur, recèle une infinité de porte, toutes plus mystérieuses les unes que les autres. Et j’aime ça. J’aime explorer les chemins qui me mènent vers la créativité, à l’oral, à l’écrit, au théâtre ou dans la peinture. Mes portes sont trop nombreuses pour que je sache véritablement où je vais, mais chaque porte a le mérite d’ouvrir sur un dédale, un labyrinthe plus fascinant que le précédent.

Probablement que je m’y perdrai à nouveau, un jour, ou que je serai encore une fois happée par les enfers. Pour autant, je ne peux m’empêcher de continuer à pousser des portes, prudemment, en les entrebâillant d’abord puis en les ouvrant franchement. Parfois, elles ouvrent sur des pièces vides, sans intérêt, mais c’est seulement que je ne sais pas m’y attarder pour les meubler et en faire un nid douillet. Parfois, la découverte est immense : une caverne aux trésors, une sépulture égyptienne somptueuse, une rivière fraîche au milieu d’une clairière ou bien une planète brillante et inexplorée.

J’aime les portes lorsqu’elles sont ouvertes, qu’elles permettent de voir ce qui nous attend et d’étudier la possibilité d’aller vers un autre monde. Je suis comme un chat, qui miaule devant une fenêtre fermée mais hésite à sortir lorsqu’une âme charitable daigne lui ouvrir. Les portes ouvertes, oui, mais à condition que j’aie le droit de décider ou non d’en franchir le seuil. Le seuil de la maison, de l’école, de la vie.

J’ai souvent l’impression d’être une enfant âgée de 1.000 ans, déjà épuisée par la vie mais dont l’existence ne ferait à peine que commencer. Je suis une vieille âme, qui erre sur terre à la quête d’un salut plus doux. Alors j’ouvre des portes, des livres, voyage et explore, espérant trouver enfin mon utopie, mon lieu à moi, mon île de repos. Je cherche tout à la fois mes racines, le lieu de mes ancêtres, et l’endroit où je serais chez moi. Mon « Heimat », comme on dit en allemand. Parole intraduisible qui désigne aussi bien le lieu d’où l’on vient que le lieu où l’on se sent chez soi. L’allemand regorge de mots magnifiques pour dire le vague à l’âme, les tourments de l’esprit, la douleur du coeur et de l’amour. Ce n’est pas pour rien qu’il est la langue du romantisme. J’aime cette langue qui permet d’exprimer ce que l’on a au plus profond de soi. Dommage que je ne pratique plus, le vocabulaire et la grammaire s’effacent de ma mémoire.

La porte qui s’ouvre, c’est comme une page blanche au-dessus de laquelle se tient un stylo prêt à entrer en action. Et parfois, sur le seuil, on découvre une pièce magique, qui recèle les plus beaux de nos souvenirs. J’espère ne jamais perdre cela, ma chambre des souvenirs.

Connaissez-vous le film Le Secret derrière la porte de Fritz Lang ? Une réinterprétation moderne du mythe de Barbe Bleue. J’aime à croire que moi aussi, je vis dans un château mystérieux, tel le manoir de Manderley dans Rebecca d’Alfred Hitchcock. J’aime surtout croire qu’un château mystérieux vit en moi et que toutes les portes cachent un beau, un magnifique secret derrière chacune d’entre elles. C’est mon palais à moi, qui mène à des univers parallèles fabriqués de toutes pièces par mon esprit.

Il existe des portes entre les mondes. Oserez-vous les pousser ?

Le café du matin

Je bois du café pour oublier. Pour être moi même mais aussi pour être une version plus adulte, plus mature. Le matin, je bois du café pour ne plus être une petite fille. Pour me transformer miraculeusement en adulte et faire disparaître mes soucis. Je bois du café pour combler le temps. Je bois du café pour me donner bonne conscience et me réveiller. Le matin, je bois du café. J’aimerais aussi fumer des cigarettes pour consumer le temps mais manque de chance, je ne fume pas. Alors je bois du café. Je crois que je pourrais même boire de l’alcool plus que de raison si mon corps le supportait. Je cherche une addiction. Mais voilà, je ne suis pas addicte. Mon corps ne supporte pas l’alcool ou si peu, je ne fume pas et le café me donne des aigreurs. Je cherche une addiction pour passer le temps. Peut-être l’écriture ?

J’aimerais…

J’aimerais savoir me dire que je suis jolie et intelligente.

J’aimerais savoir me satisfaire de ce que j’ai.

J’aimerais être beaucoup plus que ce que je suis. Envies inconsolables, impossible à calmer.

J’aimerais pouvoir avoir une place dans cette société si normée et si étroite.

J’aimerais être connue.

J’aimerais faire du théâtre de ma vie, des arts mon gagne-pain.

J’aimerais qu’on me dise beaucoup de choses bienveillantes mais aussi et surtout que je sache les entendre et me les dires à moi-même.

J’aimerais qu’on me trouve géniale mais surtout j’aimerais me trouver géniale.

J’aimerais que mes difficultés s’évaporent comme par magie.

J’aimerais…

Coquelicot

Photo : J Philippe Vuillermet

Si le vent emportait mes cendres aux quatre coins d’un champ, j’aimerais qu’elles soient autant de graines qui ne demandent qu’à germer une fois les beaux jours arrivés. D’animale à végétale, ainsi je serais en paix. Que le sol absorbe mes restes et mon âme, pour mieux le fertiliser. Moi, jeune pousse ingrate de mon vivant, réincarnée en une armée de semis et boutures, pour assurer à la Terre un futur. Eclore, pousser, grandir, s’épanouir et vieillir pour ensuite mourir dans un cycle infini de vivacité et de fragile équilibre.

Peut-être est-ce là la sagesse et le calme que je n’ai pas eus de mon vivant d’humaine. Je me rêve en plante, en jeune pousse, verte, lumineuse, qui capterait chaque rayon pour s’en nourrir et grandir. De cendre à cendre, d’humus à humus pour une éternité de créativité. Au bout de mes doigts déjà, poussent des extrémités végétales, sortes d’attaches à mes pairs qui n’attendent que mon retour parmi eux. Le rivage végétal m’appelle et m’enjoint à quitter cette peau d’humaine qui m’engonce et me démange. A la prochaine floraison, de mon cœur rouge sang, naîtra un timide puis magnifique coquelicot, mon cadeau à la Terre mère et à l’univers. Ce coquelicot, beau, chaud, sera le symbole sauvage d’une renaissance d’entre la souffrance. L’expiation d’une vie d’expectatives et d’invectives.

Un renouveau grâce au coquelicot, fleur à trois pétales qui me fait perdre les pédales. Fragile, sauvage et indomptable, elle sera la garante de la bonne santé du sol et de l’air, du yin et du yang de la Terre mère. Cette fleur, si délicate, a pourtant plus d’un tour dans son sac. Emblème de la liberté, elle apaisera quiconque boira son nectar. Œuvre d’art de la nature, gardienne de la folie des humains et des poisons qu’ils déversent à la pelle sur notre terre, la votre comme la mienne. Rôle de vigie pour autrui, implication totale dans cet écosystème bancal, qu’un tout petit rien peut faire dérailler.

Mon beau coquelicot, m’aimeras-tu suffisamment pour t’échapper de ma peau et ensemencer le monde ? M’offrir une réincarnation plus paisible, même si sauvage, sur cet astre qui nous porte tous et toutes dans son cœur et dans son corps. Cette translation, de ma peau vers la terre fertile, de mon sang à la sève, sera mon ultime contribution au biotope, que je cherche à protéger et sauvegarder.

Ô coquelicot, me feras-tu l’honneur d’être ma fleur ?

Proclamation d’une nouvelle République

J’aimerais beaucoup que vous m’écoutiez ! Tout le monde est là ? Attentif ? Bien, parce que ça va commencer. En rang, s’il vous plaît, ouvrez vos oreilles parce que ça va faire mal. Non, je rigole… enfin, quoi que. Tout le monde est prêt ? Bien ! Alors voici mon allocution, présidente des autistes bancales :

TADAM TADAM TA DA DA DIIIM DADA

S’éclaircit la voix

Chers concitoyens, chères concitoyennes, chers autistes.

Le temps est venu de nous rebeller. Ceci est une déclaration de guerre envers les neurotypiques. Oui, vous ne vous y trompez pas, nous sommes bien en guerre ! Nous les opprimés, nous les laissés pour compte, nous les bancales du cerveau : notre temps est venu ! Nous ne devons plus nous laisser faire, nous laisser traiter d’handicapés par des neurotypiques qui font tout dans la norme. L’heure est venue de nous soulever, de prendre les armes et de réclamer la place qui nous revient de droit dans cette société ! Oui, nous sommes à même de travailler, même si cela nécessite quelques ajustements. Oui, nous sommes capables, comme tout le monde, d’aimer, d’aider, de compatir, de réussir ! Oui, nous sommes des citoyens et citoyennes au même titre que n’importe qui. Et non, dorénavant, nous ne nous laisserons plus faire. Fini le temps des non-dits. Terminée l’ère de la colère tue. Révolue la trop longue période de froid et d’obscurité. Nous exigeons désormais d’être en pleine lumière pour nous afficher tels que nous sommes : des autistes fiers de leur diversité. Oui chers camarades de lutte contre l’oppression d’une psyché normée, nous sommes fiers d’être ainsi, bancals mais beaux. Et aujourd’hui, nous prenons notre indépendance du patriarcat et de toutes ses oppressions multiples. C’est pourquoi je proclame solennellement, en ce jeudi 12 mars 2020, la naissance de la République des opprimés de la psyché. Cette nouvelle République, belle, grande et égalitaire, est ouverte à toutes celles et ceux qui se considèrent comme bancals du cerveau, mis au banc de la neurotypie et du patriarcat engoncé dans ses étroitesses d’esprit. Mesdames, messieurs, je vous le dis et j’ai plaisir à l’affirmer : nous sommes désormais libres ! Libres de penser en arborescence, libres d’êtres différents, haut potentiel ou autistes, bipolaires ou schizophrènes. Libres d’afficher avec fierté notre hypersensibilité. Libres d’avoir la place qui nous revient de droit dans cette société autrefois si étroite. Et c’est aujourd’hui mon privilège que de vous offrir une place bien plus grande, bien plus épanouie, que vous méritez, que nous méritons. Alors rejoignez-nous dans la République des opprimés de la psyché, des bancals du cerveau et des émotions. Cette belle République est ouverte à toutes et tous.

Vive la neurodiversité, vive la République, vive nous !

TADAM TADAM TA DA DA DIIIIIM DADA TAAAAM

Combats invisibles

Je mène des combats invisibles, inaudibles, inodores. Que si peu de monde peut soupçonner. Je mène des combats invisibles, qui me rongent de l’intérieur. Je mène des combats et vous n’y voyez rien. Ça passe sous les radars, sous la lumière du jour, sous le spectre des infrarouges. Je me bats contre moi-même pour essayer d’être une autre. Je combats et ça ne se voit pas. Je me bats contre tout, contre vous, contre nous, contre moi. Je me bats dans l’invisible, dans l’indicible, depuis si longtemps. Et rien n’y paraît, rien ne transparaît.

Et si je rendais les armes ?

Sans expression

Il y a des plaisirs innés, simples, évidents, qui sont les mêmes pour tout le monde. Un sourire échangé, une parole agréable, le bonheur sur le visage d’un enfant, un éclat de rire. N’importe qui comprendrait, à la vue de ces situations, que les gens sont heureux. N’importe qui, mais pas moi. Je suis ce qu’on appelle autiste, ce qui signifie que j’ai des difficultés à reconnaître les émotions. Celles des autres comme les miennes. Les émotions joyeuses sont plus faciles à repérer. Mais pour les émotions complexes, comme la colère ou le dégoût, c’est l’enfer. Je ne sais même pas dire que mon interlocuteur.trice me montre quelque chose. Son visage est comme une page blanche, sans expression.